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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Trop dire ou trop peu – La densité littéraire » (Judith Schlanger)

Une superbe réflexion sur la densité de l’écriture en littérature et ailleurs

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C’est grâce à Gaëlle Obiégly, venue jouer les libraires d’un soir chez Charybde un soir de septembre 2017 (on peut écouter sa présentation ici) que j’ai découvert la philosophe française Judith Schlanger, qui enseigne à l’Université Hébraïque de Jérusalem, et en particulier son dernier ouvrage en date, ce « Trop dire ou trop peu – La densité littéraire » publié en 2016 chez Hermann.

À première vue, l’objectif rhétorique de la communication paraît clair : on veut gagner et garder l’attention et si possible entraîner l’adhésion – l’une des multiples sortes d’adhésion. Mais les moyens sont divers, l’effet qu’on veut obtenir est complexe, et malgré tant d’efforts l’effet n’est maîtrisé par personne. Tout se joue ici à l’interface, une interface de la communication qui est la scène du sens et de l’effet.
C’est là, entre le saturé et le lacunaire, que se pose la question de la densité. Appelons ici densité de l’énoncé sa charge ou son poids : ceci est plus compact et plus lourd et ceci l’est moins. Cette variable toujours présente nous renvoie à l’alchimie essentielle par laquelle le quantitatif (plus, moins) devient le qualitatif (l’effet). Si l’on se tient en ce point et qu’on regarde autour de soi, le panorama qu’on découvre devient immense.

Organisée en plusieurs parties nettement articulées, soutenue par de très nombreux exemples richement commentés, la réflexion s’oriente d’abord vers la « possibilité d’être complet », avant d’aborder la densité en termes de diction, d’expression et d’effet – pour aboutir à tenter de caractériser ce qui différencie le langage littéraire du langage ordinaire. La troisième partie est ancrée dans les œuvres elles-mêmes (et peut-être encore davantage dans les genres littéraires – les pages consacrées au fantastique ancien et contemporain sont particulièrement remarquables), en les interrogeant par rapport au plein et au peu. Rejoignant paradoxalement l’extraordinaire « Cannibale lecteur » de Claro, la quatrième et dernière partie se place résolument du côté de l’expérience de lecture elle-même, et cherche à appréhender la richesse de l’échec en littérature.

Faire concurrence à l’état-civil, cette formule trop répétée de Balzac résume une première direction d’ambition. Le roman qui veut énoncer intégralement la totalité de l’existence, ou du moins le tableau complet de l’époque, sera touffu et inclusif avant tout. Dans son désir de tout embrasser et de tout engranger, il accueillera, il développera, et surtout il se commentera en permanence par des gloses de tout ordre. Je pense ici à la façon dont les grands romans du XIXe siècle entassent récits et descriptions dans l’étoffe illimitée des considérations, des informations, des envolées pensives, des interventions didactiques, des attendrissements sentimentaux, bref de tout l’éventail possible des gloses. Je pense en particulier aux arborescences infatigables du roman-feuilleton, en notant que c’est sur Alexandre Dumas et sur Eugène Sue, plutôt que sur Michelet, Balzac ou Hugo, que Umberto Eco centre son analyse de ce que signifie « beaucoup ».

Apportant une contribution décisive et passionnante à la compréhension de ce que font la profusion et la rareté à la lecture, ces 140 pages me semblent particulièrement précieuses pour toutes celles et ceux qui aiment à mieux appréhender ce qui se produit et peut se produire dans un texte, que ce soit en tant qu’autrice ou en tant que lecteur.

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  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 11 novembre 2017

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