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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Tout un monde lointain » (Célia Houdart)

Dans la villa d’Eileen Gray, les couleurs ravivées d’un passé lointain.

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Gréco, le personnage central du cinquième roman de Célia Houdart, paru en septembre 2017 aux éditions P.O.L, est une femme âgée élégante et esthète. Retirée à Roquebrune Cap Martin d’une carrière de designer qui l’a conduite aux quatre coins du monde, elle mène une vie calme, intensément reliée aux objets et au paysage qui l’environnent. Le lecteur s’approche d’elle  par touches, en observant ses gestes gracieux et son environnement, la lumière qui l’entoure et ses promenades matinales le long du sentier des douaniers. À la manière de Gréco dont c’était la profession, Célia Houdart construit son héroïne comme une ensemblière, attentive aux souvenirs, aux formes, aux odeurs et aux couleurs, éléments esthétiques et délicats qui viennent composer un portrait palpitant et sensuel.

«Les vieux ifs qui bordaient le chemin dressaient leur grande masse noire dans le silence noir.
Gréco dormait. Sur ses paupières closes, de petites veines violettes dessinaient des lignes pures et fines comme une écriture.»

Ses promenades matinales conduisent Gréco à côtoyer la villa E-1027, villa construite entre 1926 et 1929 et habitée par la décoratrice et architecte irlandaise Eileen Gray, construction architecturale conçue comme un véritable manifeste moderniste, «comme un navire blanc mis en cale sèche à flanc de colline». Depuis la mort violente de son dernier propriétaire, la villa abandonnée est restée vide, légèrement délabrée. Gréco souhaite à tout prix acquérir cette maison sur laquelle elle veille et à laquelle elle se sent intimement liée, lorsque les problèmes de succession se résoudront enfin.

Villa E-1027

«Peu de monde le savait et pour ceux qui le savaient c’était un secret bien gardé : cette porte permettait d’accéder, en passant sous des arceaux de verdure et dans une odeur de feuilles, d’agrumes et d’humidité, à la maison d’Eileen Gray, la villa E.1027.
Gréco restait souvent là, méditative, à observer ce bâtiment enfoui dans la verdure. Cela pouvait durer un temps très variable. Puis Gréco reprenait la direction du Cap Martin.»

Gréco qui a tant voyagé et a choisi cet endroit de la côte d’Azur qui lui est si cher pour vivre, sent depuis peu s’immiscer dans sa vie solitaire et calme le retour envahissant d’une tristesse étrange, la remontée de souvenirs des profondeurs de sa mémoire inquiète, une oppression sourde liée à la période des années vingt et à ses souvenirs d’enfance.

À Monte Verità au tournant du XXème siècle.

La présence d’un jeune couple entré par effraction dans la villa, et le fait d’y pénétrer à nouveau après plusieurs années bouleverse profondément Gréco. La villa à nouveau occupée reprend vie avec les deux jeunes gens, Louison et Tessa, et le réveil de la villa endormie modifie en profondeur l’équilibre intérieur de Gréco, qui semble reprendre vie elle aussi. Elle réveille ses sensations en dessinant à nouveau, semble renouer avec son corps, ses émotions et avec le souvenir de la petite fille qu’elle fut et qui jouait dans les herbes hautes non loin du crépitement d’un feu, dans la communauté de Monte Verità au-dessus d’Ascona.
La complicité mystérieuse qui s’ébauche avec Louison et Tessa, leur art de vivre bohème et leur goût pour la danse tisse un lien ténu avec ce passé lointain, l’aventure utopique et communautaire de Monte Verità où Gréco fut élevée pendant ses premières années.

«Sur la terrasse, deux longs bandeaux en toile de bâche qui faisaient office de store étaient déchirés à plusieurs endroits, laissant passer une lumière qui faisait mal aux yeux. Gréco fouilla dans le sac qu’elle portait en bandoulière. Elle reprit ses lunettes de soleil, les mit en se tenant un peu penchée. Ensuite elle dut détourner la tête quelques secondes car ses yeux étaient encore éblouis malgré les verres teintés. Elle pivota lentement et se tint à nouveau dans l’axe de la mer. Les arbres avaient grandi. Ils cachaient les rochers en contrebas. Gréco se déplaça sur la droite, cherchant au milieu de ce grand foisonnement végétal, le meilleur endroit pour observer. À travers les feuilles en éventail d’un palmier, elle aperçut au loin deux jeunes gens qui se baignaient.»

En s’inspirant de l’élégance  et de la fluidité des créations d’Eileen Gray, Célia Houdart nous offre un très beau roman sur les palpitations de la vie et de la mémoire qui envahissent le quotidien d’une vieille dame, dont les promenades, scènes de baignade et impressions sensuelles font écho à la libération des corps évoqués dans le récent et magnifique «Souvenirs de la marée basse» de Chantal Thomas.

Johan Faerber en parle très justement sur Diacritik ici, et Sabine Audrerie sur La Croix ici.

Célia Houdart sera l’invitée de la librairie Charybde le 23 novembre prochain en soirée et nous nous en réjouissons.

 

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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