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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le Joyeux Anniversaire de la mort » (Gregory Corso)

Quinze poèmes saisissants du plus énigmatique des grands auteurs de la beat generation.

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Si le beau travail des confidentielles éditions Derrière la salle de bains et de la traductrice Laure Nuguyen-Huynh nous donnait, avec le petit diptyque « J’ai tenu un manuscrit de Shelley » / « Rembrandt autoportrait », un magnifique aperçu de la poésie de Gregory Corso, le plus « maudit » sans doute des quatre grands poètes de la beat generation, avec Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William S. Burroughs, poésie qui n’a été que fort peu traduite en français, et dont les quelques tentatives étaient épuisées depuis fort longtemps, c’est aux éditions Black Herald Press, avec Blandine Longre à la traduction et Paul Stubbs à l’accompagnement critique, que l’on doit ce superbe volume publié en 2014, reprenant une grande partie des textes publiés en 1960 sous le nom de « The Happy Birthday of Death », et naturellement dans une précieuse édition bilingue (précieuse pour des raisons à la fois évidentes, et déjà expliquées ici dans la note de lecture des « Vingt sonnets à Marie Stuart » de Joseph Brodsky).

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Poetry is seeking the answer
Joy is in knowing there is an answer
Death is knowing the answer
(That faint glow in the belly of Enlightnment
is the dead spouting their answers)
Queen of cripples the young no longer
seem necessary
The old are secretive about their Know
They are constant additions to this big
unauthorized lie
(« Notes after Blacking Out »)

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La poésie c’est chercher la réponse
La joie c’est savoir qu’une réponse existe
La mort c’est connaître la réponse
(Cette pâle lueur dans le ventre des Lumières
est celle des morts débitant leurs réponses)
Reine des éclopés les jeunes désormais ne semblent
plus indispensables
Les vieux gardent jalousement leur Savoir
Ils ajoutent sans cesse à cet énorme
mensonge interdit
(« Notes après syncope »)

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La tombe de Gregory Corso au cimetière non-catholique de Rome.

C’est Anne-Sylvie Homassel qui m’a fort à propos remis ce recueil, niché chez moi dans une pile à lire un peu enfouie, en l’incluant dans sa sélection d’ouvrages « à propos de la mort », lors de l’inhumation chez Charybde du livre d’art « Fosse commune » de LMG Névroplasticienne, en juin dernier, intervention que l’on peut écouter ici. De la mort, il est en effet beaucoup question dans ce recueil, dès le titre du recueil, bien entendu, mais tout au long aussi, de manière directe ou indirecte, et pas uniquement dans le poème intitulé « La mort ». Il est difficile ici de ne pas paraphraser la superbe introduction de Paul Stubbs, mais il est particulièrement saisissant en effet de constater à quel point, cette conscience aiguë d’une victoire éventuelle, mais nécessairement posthume, par le langage poétique, irrigue l’ensemble des textes – et largement de la vie – de Gregory Corso.

No thing of beauty was meant for inspection
Else detected
it would blush
and ache to endure
(« Let us inspect the Lyre »)

Nul objet de beauté n’est fait pour être inspecté
Sinon une fois décelé
il rougirait
et voudrait à tout prix endurer
(« Inspectons la Lyre »)

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Plus léger en apparence, presque enjoué, le poème « Poètes auto-stoppeurs sur l’autoroute », avec sa tonalité particulière, assez proche au fond de celle développée par Richard Brautigan à la même époque, avec son beau poetry fight surréaliste et gentiment surjoué, pourrait néanmoins sans doute servir de clé secrète et tordue à l’ensemble. Les deux poèmes les plus longs du recueil, en revanche, « Mariage » et « Armée », encadrant l’à peine moins touffu « La Mort », confirment la direction globale du recueil et de la poésie de Gregory Corso, telle qu’elle se développera encore par la suite, parmi les vicissitudes de la vie.

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Ô qu’est-ce que ça serait ?
C’est sûr je lui donnerais pour tétine un Tacite en caoutchouc
En guise de hochet un sac de disques de Bach cassés
Clouerais du Della Francesca tout autour de son berceau
Broderais l’alphabet grec sur son biberon
Et lui bâtirais un Parthénon sans toit pour tout parc

Non, j’en doute, je ne serais pas ce genre de père
ni campagne ni neige ni fenêtre paisible
mais New York chaude puante exiguë
au septième étage, cafards et rats dans les murs
une grosse épouse reichienne épluchant les patates et braillant
Trouve un boulot !
Et cinq mioches morveux amoureux de Batman
Et toutes les voisines édentées aux cheveux secs
telles ces foules de harpies du XVIIIe siècle
cherchant toutes à entrer pour regarder la télé
(« Mariage »)

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En y ajoutant les brefs songes acérés de « Tortue géante », de « Une découverte rêvée » (et de son éloge instantané du charognard méconnu), de « Paranoïa en Crète », de « Sur le Palatin », de « Mortel supplice » et de « 1959 » (en forme de conclusion), il faudrait laisser le dernier mot au si étrange « Gargouilles », et à cette phrase extraite de la postface, par Kirby Olson : « Selon moi, la poésie de Corso associe ce que la tradition imagiste américaine et le surréalisme français ont respectivement de meilleur. Aussi l’œuvre de Corso est-elle très proche de celle de son ami Frank O’Hara. En effet, ce dernier avait apparemment appris à combiner le surréalisme français à la métrique variable et idiomatique de William Carlos Williams, le tout rédigé sur le ton de la conversation. Marjorie Perloff dit de Frank O’Hara qu’il « ne fut à même d’écrire les poèmes que nous considérons comme les plus accomplis qu’une fois qu’il eut appris à fusionner ces deux modes – adapter des images et des formes surréalistes à un idiome américain. » Une définition qui peut tout autant s’appliquer à Corso, lequel demeure l’un des grands secrets de la poésie américaine des années 1950 et au-delà, et presque certainement l’un des poètes américains les plus sous-estimés. »

Les gargouilles me trompettent Paris
quand la pluie s’écoule de leurs gueules
Depuis des siècles le même sépulcre
pétrifié et chevrotant brame
dans l’oreille étroite de la Seine
C’est la manière dont elles sont placées
Cous tendus gargouilleurs
bouche en cri pensivité accroupie
beuglant des échos de l’âge d’or depuis des nids cathédrale
comme pour venger je suppose des Quasimodo muets
Mon oreille est différente de celle de la Seine
Dans mon oreille résonnaient surtout des oiseaux sans sépulcre
(« Gargouilles »)

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Gregory Corso en 1959 (Photo : Fred W. McDarrah)

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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