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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Au bout de la route » (Jacques Josse)

L’étonnant poème en prose illustré de la mort par accident automobile.

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Il faut se méfier des petits pas fielleux de la mort et des approches tout aussi redoutables de la nuit. L’une et l’autre portent sur elles des lames qui scintillent et la première profite souvent de la seconde pour s’offrir une tenue de camouflage à moindre frais.

J’avais beaucoup aimé le petit roman compendium enchâssé de récits de mers et de marins, rusés en diable, extrayant une poésie nouvelle de clichés trop rebattus, que Jacques Josse avait publié en 2011 chez Quidam sous le titre de « Cloués au port ». Avec ces quarante pages de 2015, richement illustrées par 12 gravures de Scanreigh, le poète poursuit l’un de ses grands fils conducteurs, autour de la mort, en étudiant ici non pas ses intermittences mais plutôt ses coïncidences automobiles, hors de toute fatalité eschatologique.

La mort marque au secret, dans un carnet illisible, un agenda vieux de plus d’un siècle, quelques-unes des injustices que d’autres lui refilent. Elle note les itinéraires, trajectoires et transversales nord-sud qu’elle aime dessiner quand elle s’arrête, peu avant l’aube, pour faire le point et cocher sur ses cartes l’endroit exact où tel ou tel parcours terrestre a été brusquement stoppé. Elle pioche au hasard et s’aperçoit qu’à tel ou tel endroit s’est effacé un être qui avait encore beaucoup à dire. Le choc a souvent lieu sans vrais témoins. Seules les bêtes sauvages et les voisins qui se trouvent dehors ou sur le seuil des maisons l’entendent. Il est d’ordinaire d’une rare violence, accompagné de crissements de pneus, d’éclats de pare-brise et des bruits stridents de la ferraille réduite en un amas de tôle venue se fracasser contre un muret, un arceau de pont, un platane, un cerf, un chevreuil, un sanglier. S’ensuit un grand silence. Durant lequel elle se recueille, immobile, ne perdant pas le moindre détail d’une scène d’accident qui se fiche dans sa mémoire avant de se déplacer vers celle de ceux qui vont devoir inventer ce qu’ils n’ont pas vu. Quand elle quitte la zone – bien avant que ne s’enclenche la ronde des premiers secours, des sirènes et des gyrophares – c’est en se promettant d’y revenir par la pensée. Il lui suffira, le moment venu, de fouiller dans ses archives. De relier au présent, outre des visages et des paysages, ces folles embardées qui ont scellé, en une fraction de seconde, le sort de personnages plus ou moins célèbres. Ces destins tragiques sont consignés sur des fiches dont certaines dorment dans une boîte qu’elle garde ouverte en permanence.

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Dans une démarche à la fois plus globale – et nettement moins liée à une mythologie particulière – et néanmoins plus spécifique que celle du beau « Mythiq 27 », Jacques Josse convoque ainsi, au détour d’une simple phrase, ou bien plus longuement, en un, deux ou trois paragraphes, des morts par accident automobile (sous des formes étonnamment diverses), illustres et moins illustres : Isadora Duncan, Théo Angelopoulos, Jean Follain, Roland Barthes, Pierre Curie, Marc Bolan, Cheo Feliciano, Hugo Koblet, W.G. Sebald, James Dean, Jayne Mansfield, Hank Williams, Fritz Murnau, Jackson Pollock, Frank O’Hara, Fabio Casartelli, Wouter Weylandt, Jean Rouch, Sandra West, Billy Standley, Albert Camus, Alain Borne, Tom Simpson (qui conclut cette forme de sarabande) se prêtent ainsi, bon gré mal gré, à ce puissant récitatif, sombre et beau, qui sait rendre mystérieusement joueurs ces instants tragiques de l’accident. Actrices et acteurs, gens de littérature et plasticiens côtoient ainsi, reflet superbe des inclinations du poète éclectique en diable qu’est Jacques Josse, les cyclistes chers à l’auteur de « Marco Pantani a débranché la prise ».

Mais celui qu’elle remet le plus volontiers en scène et en selle, pour quelques minutes, juste avant de prendre congé, c’est Tom Simpson, ce champion dégingandé qui essaie toujours de renouer les fils d’un tour de France, millésime 1967, qu’il n’a pas encore, il s’en faut de quelques lacets, tout à fait terminé. Elle le regarde. Il vacille sous le cagnard. Les caméras de la télévision s’approchent. On filme son agonie en direct. Il a la bouche sèche et les paupières lourdes. Il a des étoiles et des amphétamines plein le cœur et la tête. Il tombe. Se relève. Retombe à nouveau. Il respire à peine. Ses muscles se tendent. Son corps tressaute. On l’allonge sur les cailloux. On relève la visière de sa casquette Peugeot. Il a les pupilles très dilatées. Ne voit plus grand chose. Son histoire d’homme en carafe va, on le sent, s’arrêter là. Au bord de la route. À deux kilomètres du sommet.

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À propos de charybde2

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