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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Requin » (Bertrand Belin)

Une vie défile-t-elle vraiment au moment de la mort par noyade – ou cristallise-t-elle alors une construction théorique et fictive ?

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Cet après-midi, au contre-réservoir de Grosbois dans lequel je me noie, je me trouve tout près d’en finir avec ces ténèbres qui, il y a trop longtemps, m’ont voluptueusement confondu et happé. Rien ne soulage mieux de la crainte de mourir que mourir en acte. Pourtant, à deux doigts du répit, je commence à me demander si vivre de la sorte, dans la noirceur d’une conscience éclairée, n’est pas préférable à cette autre façon d’ « être » qu’est la mort, puisqu’on dit bien « être mort », dont on se doute qu’elle ne promet pas grand-chose d’incontestablement folichon.

C’est en 2015 que le passionnant auteur-compositeur-interprète Bertrand Belin publie ce premier roman chez P.O.L., revisitant d’une manière fort étonnante le contre-réservoir de Grosbois, lac artificiel situé à environ 30 km de Dijon, qui était déjà le principal théâtre des opérations de sa fiction musicale « Cachalot » (2011).

Au milieu de cet ouvrage d’art, lac artificiel utilisé au XIXe siècle pour aider à réguler le canal de Bourgogne, de nos jours base de loisirs nautiques appréciée de la population de Côte d’Or et des départements avoisinants, le narrateur, saisi d’une crampe, est en train de se noyer, à l’insu de toutes et tous, et notamment de son épouse et de son enfant installés sur la plage à quelques centaines de mètres de lui.

Tentant de surnager encore un peu, mais visiblement résigné à périr, il entame pour lui et pour nous, peut-être à la vitesse de l’éclair, une étrange récapitulation de ce que fut sa vie, et de ce qu’elle ne fut pas.

Mon entrée, pour dire les choses simplement, ne fit aucun bruit. Tout comme une unité augmente un nombre, sans aucune volonté ni conscience, j’arrivai avec ma seule mais incontestable valeur numérique pour prendre ma place au sein d’un système. La famille se trouva donc élargie, et cet élargissement tint lieu d’événement en place de ma propre naissance, elle-même renvoyée à une banale affaire biologique indépendante de toute volonté humaine et ne résultant que de l’injonction du vivant faite à l’espèce : se reproduire. Hélas, le nombre accru des membres de la famille augmenta d’autant les efforts d’intendance nécessaires au maintien du groupe que nous formions désormais au-dessus de sa ligne de flottaison sociale. Les quatre membres que comptait alors la famille eussent largement suffi à renverser la barge où ils se trouvaient perdus sur un océan de privations de tous ordres, mais il est vrai que mon arrivée facilita le naufrage. Pour autant, le groupe resta soudé dans l’adversité, aidé sûrement par une sorte de tartre sentimental, et c’est ensemble que nous gagnâmes les profondeurs et séjournâmes dans les abysses, où des années confuses nous attendaient. Pour autant, je dois admettre que mon enfance ne fut pas malheureuse. Occupé que j’étais à traquer d’infimes satisfactions, tout entier à l’édification d’une basilique de plaisirs microscopiques, sans m’en rendre compte, je me déboulonnais chaque jour un peu plus du socle familial où nous étions tous plantés comme des statues de douleur vive. Un jour parmi les autres, et sans que je m’y attendre, je me retrouvai libre de mes mouvements. Cette liberté, néanmoins, devait se fonder sur un drame diamétralement opposé : la paralysie générale de mon père. Mon enfance ne fut pas malheureuse mais, c’est là un tour courant de la vie, bien des années plus tard, elle le devint.

 

Réservoir_de_Grosbois_-_retenue_coté_aval

En 28 chapitres et 150 pages (dans l’édition de poche chez Folio), Bertrand Belin donne ainsi à lire cette fascinante prouesse : attraper à la gorge le cliché de « la vie qui défile au moment de la mort », et en jouant merveilleusement d’un ton bien particulier, associant mélancolie lucide et ironie complice, ton qui évoque bien entendu aussi l’atmosphère d’un certain nombre de ses chansons, lui faire rendre gorge de tout autre chose, d’une vie très ordinaire de trentenaire, devenant poétique et poignante en se réduisant à ses acquêts, en se concentrant sur quelques scènes mystérieuses qui, devenues véritables leitmotivs, seront peut-être éclaircies, après avoir été longuement mentionnées comme des évidences, à mesure que la mort semble approcher : ainsi se construisent avec un brio inquiétant de modestes épiphanies qui semblent vouloir donner, au dernier moment, corps et structure à une existence par trop incertaine.

Cet après-midi, placé devant la douleur immense que ma noyade actuelle lui occasionnera bientôt, douleur que par amour je redoute de lui infliger, tout en espérant confusément, par amour toujours, qu’elle ne lui soit pas épargnée, je me demande s’il n’aurait pas mieux valu que je meure durant cet hiver 1986 cette fameuse nuit où j’ai pêché du lait.

C’est grâce à Claire et Ismaël Jude-Fercak, venus jouer nos 55èmes libraires d’un soir chez Charybde en mai 2017 (on peut écouter la bande-son de la soirée ici) que j’ai ainsi pu découvrir, avec bonheur, la topographie comme substitut pratique à l’envahissante passion de l’archéologie, la pêche aux briques de lait UHT dans les eaux glacées du port de Dieppe en hiver, la violence domestique réagencée en radeau de fortune, ou encore la nécessaire décapitation d’un cygne à rôtir, un soir de blues à Annecy. Moments qui hantent l’ouvrage, qui suintent du narrateur dans les eaux de Grosbois, qui occultent de leur lumière noire et pourtant bien réelle, les petits soucis et les petits enchantements d’un quotidien soigneusement rangé, qui vient si curieusement s’achever (sans doute) par cette noyade ô combien dérisoire en apparence. Sous une forme condensée et dans un registre poétique différent, on trouvera aussi ici un pendant fort savoureux à la si délectable « Plage de Manaccora, 16 h 30 » de Philippe Jaenada.

Aujourd’hui je me noie. Il faudrait pour me tirer de là que je ne manque pas à ce point de ressources musculaires. Or, bien qu’ayant toujours redouté de me trouver en situation de péril avec le peu de force que la nature m’a accordé, jamais l’idée de faire du sport ne m’a effleuré l’esprit. Au contraire, cette ration symbolique de vigueur que la naissance m’a donnée, je l’ai rognée avec application, voyant dans la culture du muscle la négation pure et simple de l’intelligence ; augmenter son corps pour augmenter son pouvoir, la profession de foi de n’importe quel cancer. Ce bien peu de vigueur, je l’ai entamé à coups de nuits blanches et bruyantes, sans compter. Et bien que je n’en sois muni qu’en proportion utile à un strict usage personnel, force est de constater que ce n’est pas l’intelligence qui me fait défaut cet après-midi mais bien les muscles. Mais je continuerai de penser (plus pour très longtemps semble-t-il) qu’il est préférable de contracter un cancer que d’en être un soi-même, simple question de dignité. Néanmoins, je dois confesser que la difficile tâche de mourir à laquelle je vais devoir immédiatement m’atteler me ferait presque revoir ma copie. Je sens bien que si m’était accordé le miracle de mon sauvetage, je m’inscrirais sur-le-champ à la gym.

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Photo : ® Pierre-Jérôme Adjedj

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