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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La reine en jaune » (Anders Fager)

Neuf autres nouvelles néo-lovecraftiennes d’Anders Fager qui viennent combler et magnifier certains interstices des « Furies de Borås ».

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Les éditions Mirobole ont poursuivi en 2017 avec « La reine en jaune » le travail commencé en 2013 avec « Les furies de Borås », en ajoutant ainsi 9 autres nouvelles aux 13 déjà extraites de l’omnibus suédois de 2011 « Samlade Svenska Kulter » (littéralement « Reconstitution des cultes suédois », qui regroupait les trois recueils « Svenska kulter » (2009), « Artöverkrisdande förbindelser » (2010) et « Du kan inte leva » (2011). La traduction est toujours de Carine Bruy, et semble a priori toujours aussi impeccable (que ce soit dans certaines arcanes de l’art contemporain ou dans celles des assauts commando en règle). Je vous renvoie à la note de lecture sur le premier volume, celui de 2013, ici, pour le contexte général du travail néo-lovecraftien d’Anders Fager, et vais me concentrer sur ce que cette « Reine en jaune » vient apporter en âme et en horreur supplémentaires.

My Witt était satisfaite. Incroyablement satisfaite. La galerie n’avait pas désempli depuis six jours. Rarissime, pour une installation photographique. My n’avait jamais rien entendu de tel. Un défilé incessant de curieux. Des journalistes en pagaille. Tout le gratin du monde culturel. Et puis elle vendait bien. Porn Star était explosif. Controversé. Le truc de la semaine. Du mois même. Peut-être de l’année. On en parlait beaucoup sur les sites culturels et les blogs féministes. Certains étaient furieux et cela depuis des semaines. Bien avant le vernissage. Il y avait eu beaucoup de fumée avant même qu’on n’ait vu le feu. Beaucoup de cancans sur la galerie. Beaucoup de « tu es au courant ? » et d’exaspération mal dissimulée. De nombreuses controverses. Les gens se déchaînaient. My se régalait. (« Le chef-d’œuvre de mademoiselle Witt »)

Si l’on retrouve ici certains décors d’un quotidien d’abord désespérément normal dans lequel se glissent insidieusement, sous la surface immédiatement observable, les éléments de sorcellerie et de possible surnaturel, comme dans une certaine maison de retraite médicalisée déjà familière aux lectrices et aux lecteurs des « Furies de Boräs » (« Cérémonies »), le plus gros du volume prend pour cadre une galerie d’art et un hôpital psychiatrique (je vous laisserai découvrir la manière dont les deux lieux se retrouveront inextricablement liés) (« Le chef-d’œuvre de mademoiselle Witt », « La reine en jaune »). Comme dans les nouvelles précédentes, Anders Fager excelle à inoculer dans ces cadres paisibles, connus, cuits et recuits, les grains de folie qui entraînent certains spectaculaires basculements. Comme précédemment, mais de manière de plus en plus présente et puissante, le rôle du liant obscur qui donne sens à l’ensemble et qui façonne la sur-réalité de ces « cultes suédois » reprenant l’héritage de Lovecraft (Yog-Sothoth étant certainement le plus présent des grands anciens, dans ce recueil-ci) est confié aux nouvelles intitulées « Fragments » (ici, ce sont les I, II, IV, V et VIII), assemblant les échos présents dans les textes plus longs, multipliant les résonances, élaborant quelques débuts d’explications ou d’allusions à une trame globale.

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À présent, My Witt était seule au bureau et regardait les polaroïds du vernissage en buvant un verre de vin. Linda et elle avaient pris presque cinq cents clichés. Cela coûtait la peau des fesses, mais elle avait un plan. Elle pourrait réaliser une installation consacrée à la fête. Porn Star Party. Une installation avec des photos d’une fête. Puis en organiser une autre et la documenter aussi. Une fête avec des célébrités où les gens viennent pour voir des personnes connues. Il y avait quelque chose là-dedans. Une espèce de commentaire sur la jet-set. Une méta-plaisanterie à la Warhol. Il s’agissait juste de trouver le bon titre. L’angle d’attaque approprié. Un texte qui orientait dans la direction idoine. Peut-être était-il possible d’y mêler Internet d’une manière ou d’une autre. Commentaires culturels en temps réel. Il fallait absolument qu’elle en parle avec Webb-Christoffer pour voir si on pouvait tout poster sur http://www.mywitt.com. Un miroir déformant de la mafia de la culture. Une histoire de matriochkas. Avec le bon pitch, on peut vendre quasiment n’importe quoi. (« Le chef-d’œuvre de mademoiselle Witt »)

Deux nouvelles se distinguent pourtant par un lien  plus ténu peut-être et surtout par la fourniture d’une sorte de contrepoint démentiel au corps de l’ouvrage. « Quand la mort vint à Bodskär » décrit avec un incroyable réalisme une opération secrète de commandos militaires suédois sur un village insulaire isolé, à l’extrême est de l’archipel de Stockholm, en vue d’éliminer radicalement une implantation clandestine russe largement soupçonnée. La surprise et la désolation sont toutefois de la partie, par les sortilèges les plus inattendus du réalisme guerrier poussé à son extrême. « Le voyage de Grand-Mère », de son côté, qui clôt le recueil, est peut-être bien l’une des nouvelles fantastiques les plus hallucinantes que j’ai lues depuis un bon moment, proposant à la lectrice ou au lecteur une immersion radicale dans un sentiment d’altérité vraiment rarissime, caméra à l’épaule ou presque, à la faveur d’un incroyable aller-retour en camionnette de la Suède à l’ex-Yougoslavie.

 

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C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’objet de nombreux exercices. La mort qui débarqua à Boskär était humaine et moderne. Elle arriva accompagnée de radars, d’embarcations pneumatiques et de moteurs si silencieux que les habitants de l’île ne les entendirent pas. Cette mort était vêtue de kaki, avait le visage camouflé de maquillage noir et se révélait redoutablement dangereuse. Elle voulait tuer tous ceux qui se trouvaient sur l’îlot. Personne ne devait en réchapper.
Le problème, c’est que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle-là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. Et elle appartenait à un genre que peu d’hommes avaient jamais observé. Elle se tapissait dans les eaux poissonneuses, tout au fond de l’abysse au sud de l’îlot. Invisible depuis Högfjärden et avec vue sur le large depuis les récifs tout proches. Un secret. Dissimulé, isolé et invisible. Une cachette au milieu des rochers et des terres de Svenska Vallen. Ce vieux secteur de pêche était un endroit qu’on regardait de loin. Depuis le large, loin de la digue. On y repérait des toits et demandait : « Des gens vivent vraiment là-bas ? » Ils doivent être fous. Qu’est-ce que ça doit souffler. Et vous imaginez le froid en hiver ? À moins que les chalets soient à l’abandon ? Les maisons rongées par le soleil et le sel sont aussi grises que la roche. Elles ont l’air complètement érodées, comme si elles étaient sur le point de se fondre dans la falaise, exactement comme les pontons dans la baie paraissent s’enfoncer peu à peu dans les flots.
(« Quand la mort vint à Bodskär »)

Grand-mère va partir en voyage. Elle va se rendre dans le nouveau pays tout au nord. Elle va enfin rencontrer Armada et les enfants. Toute la nouvelle génération. Ceux qu’elle n’a jamais vus, mais auxquels elle manque néanmoins. À longueur de temps. Loshie et Kinda. Simon et Jan. Les petits de Zami. Toute la tribu. Ensemble, ils iront ensuite s’installer dans la maison que l’Oncle Tanic a achetée. Elle se trouve à la périphérie de Hammarstrand. Une bourgade au nord. Près de Gesunden. Ce nom ne signifie rien suédois, mais c’est un lac. On le voit depuis la colline près de la maison. Il s’étale dans un vallon de verdure telle une grande mer bleue. Le paysage est beau et paisible. Désert. Et le silence y règne.
La maison est grande. Grande et ancienne. Elle est marron, compte deux étages et dispose d’une cave, d’une grange, d’un garage et d’une pelouse. Il y a aussi de grands arbres dans lesquels les enfants pourront grimper. Elle pourra abriter toute la famille. Ils vont de nouveau être tous ensemble. Et plus personne n’aura à avoir peur. C’est l’intérêt principal du projet. Ils vont enfin pouvoir être réunis. Dans une grande maison. Loin de toute nuisance.
La famille est excitée. Ses membres sont nerveux et ne tiennent pas en place. Ils se querellent sans cesse pour des queues de cerise. Tous ont du mal à dormir. Tous pensent à Grand-mère. À l’Oncle Tanic aussi. Merci Oncle Tanic d’avoir organisé tout ça. Merci de comprendre cet affreux pays qu’est la Suède. Et merci Linecka de l’avoir aidé. Nous qui vivons dans les deux appartements ne nous en sortirions jamais sans vous. Nous mourrions de faim. Nous nous éteindrions. Sans vous deux, nous étions des prisonniers dans l’abominable Rosengård. Cernés de gens. Des gens dangereux et criards. Ceux qui haïssent. Ceux qui détruisent. Ceux que la famille n’a cessé de fuir.
(« Le voyage de Grand-mère »)

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À propos de charybde2

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