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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Entrée du diable à Barbèsville » (Marc Villard)

Onze nouvelles et novellas bien noires et toujours curieusement poétiques de Marc Villard.

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Marc Villard est un personnage relativement rare dans le vaste paysage du noir français. Si l’on connaît ses romans (parmi lesquels je ne citerai que deux de mes préférés, « Ballon mort » et « La guitare de Bo Diddley »), on oublie trop souvent que ce poète véritable est peut-être avant tout un exceptionnel auteur de nouvelles, art qui semble s’être un peu perdu dans le roman noir contemporain, par rapport à ce qui fut le cas il y a deux ou trois dizaines d’années (il faut lire ou relire les nouvelles de Frédéric Fajardie, par exemple – mais aussi jeter plus qu’un œil au beau travail de Jean-Luc Manet de nos jours).

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Les sans-abri restaient groupés. L’instinct de survie. Sous le Forum des Halles, dans les coursives puantes du RER et l’entrelacs high-tech des zones de transit, une seconde d’inattention pouvait vous expédier à la morgue. Ou pire, vous laisser sur le carreau délesté du kit de survie : les deux sacs Tati remplis à craquer de fringues souffreteuses, de nourriture et d’objets plus intimes. Ils étaient solidaires et certains l’étaient plus que d’autres. Ils étaient anonymes et la plupart ne révélaient que des sobriquets en pâture aux curieux : Gros Bill, Bob, la Grande, Stella. Pas un seul patronyme. C’est ce qui avait séduit Winter : le groupe et la perte d’identité. Un soir de panique après que Stankovic lui eut confié les deux clichés, après la mise à sac de son trois-pièces de la rue de Lappe, il avait tout lâché en cinq minutes : le confort, un statut, des meubles soigneusement choisis, pour plonger dans la sueur, la merde et la faim. Un ultime réflexe l’avait poussé à embarquer avec lui son Nikon à moteur, et à laisser dans les lieux deux Mamiya, un Canon, une chambre 4×5 inches, et trois téléobjectifs. Il s’était enveloppé dans des hardes acquises pour une misère aux puces de Montreuil puis, terrifié mais rageur, s’était laissé glisser dans les entrailles de la plus vaste correspondance du réseau souterrain parisien. (« Infamie », 2002)

 

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Photo : ® Eric Feferberg / AFP

Regroupant dix nouvelles parues au fil des années dans diverses anthologies collectives et une novella inédite qui donne son titre au recueil, « Entrée du diable à Barbèsville », publié en 2008 chez Rivages, offre une bien belle vue en coupe de l’art bref et intense de Marc Villard. L’atrocité aisément quotidienne des puissants (qu’ils s’appellent officiellement malfrats ou non) est omniprésente (« Infamie »), les êtres deviennent vite fétus de paille emportés par le vent, souvent mauvais mais pas toujours, et pouvant engendrer de savoureuses chutes poétiques et bizarres (« C’est quoi ce truc qu’on appelle amour ? », « Un chat, deux privés, dix Corona »), les circonstances guettent l’explosion libératrice ou non (« Back from nowhere », « Amer Eldorado »), l’ironie du sort ou même de la vie tout court est nettement de la partie (« Tête cool », « Faudrait savoir »). Certaines nouvelles particulièrement âcres surprennent par leurs juxtapositions inhabituelles, élégantes et violentes, telles « Du côté des étangs » ou « Tropical ». Les deux plus longues nouvelles du recueil sont sans doute aussi les plus rusées et les plus malicieuses : « Welcome to Tijuana » et son singulier déjouement du contrôle de gestion contemporain (celle-ci était parue dans l’excellente anthologie de 2003, « L’entreprise » aux éditions La Découverte), « Entrée du diable à Barbèsville » et son imbroglio infortuné et sanglant.

Parfums Topaze. Mardi 30 septembre.
Depuis deux jours, ils ont rapatrié les contrôleurs de gestion au sixième étage: pas question que l’élite des rongeurs continue à fréquenter la plèbe des étages inférieurs. C’est Katia Korber, directrice financière, qui l’a imposé à la DRH. Celle-ci, veule et dilettante, est aux ordres. Korber, major de l’X, aurait pu figurer dans un film autrichien consacré aux cheerleaders d’Adolf Hitler et le P-DG la surestime car il a tendance à surcoter les gens qui lui foutent la trouille. Bref. (« Welcome to Tijuana », 2003)

 

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