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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Le livre que je ne voulais pas écrire » (Erwan Larher)

Leçon d’écriture in vivo : rester intelligent tout en étant poignant, à partir d’une expérience personnelle atroce. Du grand art, et pas uniquement.

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Tu pénètres dans la salle. Sensations familières, plénitude immédiate : un concert de rock. Tu ne les comptes plus mais à chaque fois le même enchantement, la même excitation, allez, vas-y, tu peux bien avouer maintenant que si tu devais avoir un regret, ce serait de ne pas être devenu une rock star.
Tu souris.
À partir de là, ce n’est plus ton histoire. Plus seulement ton histoire.
À partir de là, ce n’est plus seulement ton histoire, c’est aussi la nôtre.
À partir de là, guerre, chaos, gros titres racoleurs et alarmistes – on veut tout savoir, racontez-nous, n’omettez aucun détail.
À partir de là, récupération politique. Mentons volontaires, regards noirs face caméra, déclarations martiales. On va voir ce qu’on va voir. Choisissez votre camp. Aux armes, citoyens !
À partir de là, génération ceci et cela, des philosophes internationalistes redeviennent français, d’autres retrouvent la foi, ou la voix, « Je vous l’avais bien dit », on occupe des créneaux, on pense en double file, sans les warnings.
À partir de là, un avant et un après.
À partir de là, j’omets, je falsifie, je mens peut-être, les pronoms n’ont plus rien de personnel. Il faudra vous y faire.
À partir de la commence une histoire que je ne voulais pas raconter.

L’écrivain Erwan Larher (dont j’avais tant apprécié le fort curieux dernier roman en date, avant ce « roman »-ci, « Marguerite n’aime pas ses fesses ») était allé voir et écouter, inhabituellement seul, sans amies ou amis, par divers concours de circonstances, et en oubliant son téléphone portable chez lui, le groupe rock Eagles of Death Metal, le 13 novembre 2015, au Bataclan. Pris dans la tourmente mortelle du plus gros attentat terroriste jamais perpétré sur le sol français, bien que sérieusement blessé, il y a survécu – et ne voulait absolument pas écrire sur cette expérience (les explications à ce sujet qui parsèment l’ouvrage, au début ou à la fin, exhalent la sincérité). Pourtant, il l’a fait, et le résultat, « Le livre que je ne voulais pas écrire », qui parait ce 24 août 2017 chez Quidam, est incroyablement réussi : malgré les craintes légitimes de la lectrice ou du lecteur, malgré les propres craintes de l’auteur, avouées au fil des pages, ce récit (peut-être partiellement romancé – qui peut savoir ?) parvient à développer une formidable intelligence de la situation vécue et de ses lendemains, à être poignant sans visiblement chercher à l’être, et à offrir une impressionnante leçon d’écriture, de la conception du texte et de la recherche initiale des angles possibles, corrects, acceptables, efficaces, à la réalisation proprement dite – incluant certainement des dimensions thérapeutique ou cathartique, mais extrêmement loin de s’y limiter.

 

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Tu restes cloîtré des semaines dans ta géhenne, qui deviennent des mois. Les regards apitoyés et compatissants ta ramènent, agaçant ressac, à ton statut de vedette, de curiosité, de symbole, rayer les mentions inutiles. Pas une victime comme les autres dans un monde qui s’y entend pourtant à les engendrer en s’arrosant de pesticides, se goinfrant d’additifs, se saupoudrant de particules fines, harcelant ses femmes et ses salariés avant de les faire crever sur la route ou se pendre ; pas une victime comme les autres, non, un survivant des attentats les plus meurtriers perpétrés en France depuis soixante-dix ans. En te blessant, ils ont blessé chacun d’entre nous. Les réactions à ton égard vont bien au-delà de la solidarité : tu es une partie du corps social assailli. Ceux qui te soignent, te croisent, te soutiennent, t’aident ont été attaqués en même temps que toi. Tu es le paradigme d’une civilisation défiée, de la liberté agressée. Tu n’as compris cette identification que très tard, même si depuis ce 13 novembre 2015, sans cesse on te demande (« puisque vous êtes écrivain ») si tu vas écrire dessus.
Non. Tu vas écrire autour.

 

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Pour réaliser cette circumnavigation ô combien inspirée, Erwan Lahrer a d’abord su trouver un ancrage, logique, convaincant et surprenant, en se souvenant que l’objet de l’attentat était un concert de rock – et qu’il y a un puissant mélange de sens et de coïncidence à l’œuvre ici (et qui ne procède peut-être pas uniquement d’un choix, rationnel ou non, de la part des terroristes). Exhumant les souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’âge adulte qui correspondent à cet ancrage rock, les échos se multiplient curieusement avec une autre manière littéraire de raconter la blessure profonde, intime ou collective, celle d’un autre texte paraissant ces jours-ci (août 2017), le magnifique « L’homme de miel » d’Olivier Martinelli.

Est-ce un impératif, que « ça sorte » ? Peut-être n’y a-t-il rien à l’intérieur, rien à sortir. Tu peux écrire cette histoire comme une dramatique ; tu as la technique pour le faire. Il te serait facile de verser dans la tragédie, de laisser les mots s’enfler de larmes. Tu ne le feras pas. Tu prémédites de rédiger au pathos un chapitre pastiche, faisant fi de toute pudeur, foin de retenue, pleurs dans les chaumières, pour t’amuser et amuser le lecteur, lui montrer à quoi il a échappé. Tu ne le feras pas.
Un objet littéraire, la bonne blague !
Point positif, te dis-tu quand tu désespères, écrire autour du Bataclan t’oblige à sortir de tes ornières littéraires. Pour t’extraire de toi, désorienter tes questions, leurrer tes doutes, tu as demandé à d’autres de te donner un texte. Quelques très proches et moins proches. Regards extérieurs. Points de vue autres que le tien. Beaucoup ont accepté.

 

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Erwan Lahrer a su ensuite, comme il l’indique dans les réflexions programmatiques qui guident son écriture, au fil des pages, susciter des échos « extérieurs » (pas si extérieurs que cela tout de même, on le verra), échos qui viennent scander les différentes chronologies qui se bousculent nécessairement sous le crâne de l’écrivain, échos dont les contrastes et les enchevêtrements magnifient la qualité de ce qui s’est passé – et pas uniquement de ce qui s’est passé dans la fosse de la salle de concert. Ces « très proches et moins proches », prenant à leur charge, plus ou moins discrètement, une part non négligeable du désespoir, de la peur, de la colère et du désarroi de cette nuit-là et des jours qui suivirent, préservent d’autant la lumière propre de l’auteur, lui permettant paradoxalement une navigation plus sûre parmi les écueils qui guettaient initialement son texte.

Après l’effroi et l’angoisse, c’est maintenant la colère qui me domine. Colère contre ces barbares – qu’est-ce qu’ils croient ? -, colère contre ma patrie incapable de protéger sa jeunesse – alors voilà, on peut débarquer à Paris avec des kalachnikovs et ouvrir le feu au hasard, ou pas forcément au hasard mais sur n’importe qui – et Dieu est dans n’importe qui -, colère contre Erwan qui sort sans téléphone portable – comme si ça pouvait changer quelque chose à ce moment-là -, et colère à nouveau contre Erwan parce que je suis certain que, quand il va sortir de cet enfer, il ne va même pas leur en vouloir, il va continuer à regarder le monde avec sa tête de cyber ludion au charme en bandoulière – et c’est tant mieux.

 

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Même lorsqu’il se risque à s’immiscer, hypothétiquement et fugitivement, dans le brouhaha des pensées des assaillants, Erwan Larher parvient à trouver des mots justes, se gardant, malgré les risques réels, d’être vindicatif ou lénifiant – on pensera sans doute ici à l’exemplaire et curieusement roboratif « Il paraît que nous sommes en guerre » de Pierre Terzian -, pour rester fidèle à lui-même et à une certaine ligne de pensée, informulée mais pourtant très claire – ligne qui n’échappe visiblement pas à certains des amis ayant accepté de joindre leur bref texte à son récit.

Un héros aurait surmonté le ridicule de la situation et, malgré la douleur, se serait redressé pour, d’une voix rauque altérée par une souffrance maîtrisée, « envoyer ces enfants de salauds en enfer ! » Super Lavette gît dans son sang et celui de ses voisins, ne peut pas bouger, feint d’être mort. Super Lavette ne cache personne, ne protège personne, n’aide personne à s’enfuir. Super Lavette ne panse aucun blessé, ne comprime aucune artère, ne cautérise aucune plaie. Super Lavette n’est pas habitué au vacarme effrayant des armes de guerre.
Au VACARME EFFRAYANT d’une rafale de kalachnikov.
La guerre. Chez nous. Pas les images dans les écrans, pas ce que ton cerveau a reconstitué entre les lignes du Sang noir, du Voyage au bout de la nuit ou des Bienveillantes. Pas la compassion fugace entre une clope et un coup de fil après avoir entendu à la radio que les combats font rage ici ou là. Dans notre calme démocratico-républicain, dans notre ouate de privilégiés : la barbarie, la peur et les hurlements.
Les HURLEMENTS.
Pas stylisés, pas tarantinesques.
Le sang poisse vraiment.
La mort sent vraiment.
Les détonations pas en Dolby Surround® déchiquètent projets d’avenir et bien-pensance.

En 250 pages, en supplément d’un témoignage extraordinaire sur un certain nombre de choses qui ne se limitent pas à l’horreur d’un attentat terroriste massif vu de l’intérieur, Erwan Larher nous offre, dans les méandres d’un récit à facettes, justement et légitimement habité par la peur pour sa vie d’abord, pour sa virilité ensuite, une extraordinaire leçon d’écriture du poignant – en parfaite continuité avec les réflexions d’Arno Bertina dans son « SebecoroChambord », lui-même travaillé autour de son « Numéro d’écrou 362573 » -, d’écriture qui parvient à convoyer la puissance de la douleur en évitant le pathos et en gardant toute l’intelligence de la lectrice ou du lecteur pleinement mobilisée. « Le livre que je ne voulais pas écrire » s’affirme ainsi comme une lecture vigoureusement redoutable et pleinement indispensable.

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Photo : ® Dorothy-Shoes

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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