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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le fil de l’horizon » (Antonio Tabucchi)

Une curieuse enquête gratuite, improvisée par un infirmier légiste dans une Gênes imaginée.

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C’est grâce au « GEnove / GE9 » de Benoît Vincent, formidable incursion à facettes dans la ville de Gênes, que j’ai découvert ce court roman d’Antonio Tabucchi, son cinquième, publié en 1986 (et traduit en français en 1988 par Christian Paoloni chez Christian Bourgois, avant que Gallimard ne publie en 2006 une traduction révisée par Bernard Comment et par l’auteur), roman que je ne connaissais donc pas, bien qu’il soit le successeur de « Nocturne indien » (1984) et des nouvelles de « Petits malentendus sans importance » (1985).

Pour ouvrir les tiroirs, il faut faire tourner la poignée en appuyant. Alors le ressort se déclenche, le mécanisme joue avec un léger déclic, les roulements à billes se mettent en mouvement, les tiroirs s’inclinent légèrement et glissent sur de petits rails. On voit d’abord apparaître les pieds, le ventre, puis le tronc et la tête du cadavre. Parfois, lorsque les corps n’ont pas subi d’autopsie, il faut aider le mécanisme en tirant avec les mains, car il arrive que leur ventre soit gonflé et entrave le mouvement en faisant pression sur le tiroir supérieur. En revanche, les cadavres autopsiés sont minces, comme asséchés, et une sorte de fermeture Éclair court sur leur ventre rempli de sciure. Ils sont semblables à de grandes poupées, à de longs pantins jetés au rebut une fois la représentation terminée. D’une certaine manière, il s’agit là d’un entrepôt de la vie. Avant leur disparition définitive, les rebuts de la scène font ici un dernier arrêt en attendant d’être classés comme il se doit, car les causes de leur décès ne peuvent rester inconnues. C’est pour cette raison qu’ils font étape en ce lieu, et lui il les assiste et les surveille. Il gère cette antichambre de la disparition définitive de leur image visible, enregistre leur date d’entrée et de sortie, les classe, leur donne un numéro, les photographie parfois, remplit la fiche qui leur permet de quitter le monde du sensible, leur accorde un dernier aller simple. Il est leur ultime compagnon, ou mieux, une sorte de tuteur a posteriori, impassible et objectif.

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Dans cette ville portuaire italienne qui pourrait être Gênes, étroitement serrée entre mer et montagne, pleine des souvenirs de sa gloire maritime, l’infirmier légiste Spino s’occupe des morts. Dans ce « Fil de l’horizon », il s’occupe jusqu’au bout d’un mort particulier, un parmi d’autres pourtant, un mort anonyme dont la police peine à décider s’il était un délinquant pris dans un règlement de comptes entre bandes rivales ou un presque passant, victime collatérale et ainsi innocente. D’indice ténu en souvenir au bord de l’effacement définitif chez un éventuel témoin de jadis, sous les yeux légèrement incrédules ou largement indifférents de sa compagne un peu plus qu’occasionnelle Sarah, du journaliste Corrado ou du collègue Pasquale, il entreprend de suivre le fil d’une existence qui semble se dérober dans les plis de la ville, comme le fil de l’horizon toujours remis à distance ultérieure, justement.

On ne connaît toujours pas le nom du mort de la rue Case Dipinte. C’est le titre d’un article de Corrado, ses initiales sont imprimées au bas du texte. Un article mesuré et las, plein de lieux communs : les démarches des enquêteurs, les pistes passées au peigne fin, l’enquête au point mort.
Spino a relevé l’ironie involontaire : au point mort. Il se dit qu’un mort il y en a un vrai, et personne ne sait de qui il s’agit, à tel point qu’on ne peut même pas le déclarer légalement décédé. Il n’y a que le cadavre d’un jeune homme à la barbe fournie et au nez effilé. Spino  se met à faire des hypothèses. L’homme est arrivé à l’hôpital déjà mort, mais il a peut-être murmuré quelque chose dans l’ambulance : un gémissement, une supplique, un nom. Il a peut-être appelé sa mère, comme cela arrive, ou une femme, ou un fils. Il pourrait avoir un fils, il est marié, il porte une alliance, pour autant qu’elle lui appartienne ; bien sûr qu’elle lui appartient, personne ne porte l’alliance de quelqu’un d’autre.
Non, dit Corrado dans son article, durant son transport en ambulance, il n’a rien dit, il était dans le coma, il était pratiquement déjà mort, les policiers qui ont pris part à la fusillade en ont témoigné.
Spino a pris un stylo et a souligné les phrases qui l’intéressaient le plus.

 

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En parcourant paisiblement ses failles vertigineuses semblant surgir à chaque pas de l’anodin, Antonio Tabucchi montre encore, dans ces 100 pages, la rare puissance de cette écriture qui, réaliste et minutieuse au possible, dégage en permanence un épais et redoutable parfum onirique. Inscrite dans le cadre propice au fabuleux de cette ville « qui pourrait être Gênes », l’enquête de Spino, aussi patiente et déraisonnable qu’elle soit, prend un rythme de pavane existentielle, fiévreuse sous sa douceur légèrement trompeuse, humble face aux aléas, méthodique et logique, sans dédaigner les coups de pouce de la chance ou de l’improbabilité. On comprend que ce texte rare hante à ce point la beauté exhumée par Benoît Vincent dans son « GEnove / GE 9 » : alors qu’on pourrait le croire simplement esquissé, Spino prend à chaque page l’épaisseur d’un mythe serein et torturé, fortuit et inexorable, ancré au plus profond d’un rêve quotidien brassant nos doutes les plus intimes, nos peurs les plus secrètes, notre conscience la plus affûtée de la possibilité de l’absurde – et pourtant de la beauté.

Il les a regardés dans les yeux avec insistance, comme le font parfois les prêtres. « Pourquoi vous intéressez-vous à lui ? », a-t-il demandé.
« Parce qu’il est mort et que je suis vivant », a répondu Spino.
Il ne sait pas très bien pourquoi il a dit cela, il lui a semblé que c’était la seule réponse possible, parce que en réalité il n’avait aucune autre réponse. Le prêtre a alors entrelacé ses doigts sur la table, et en allongeant ses bras sa tunique blanche a laissé voir ses poignets, également pâles, et ses doigts ont joué un instant les uns contre les autres.

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