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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Témoin » (Sophie G. Lucas)

Témoignage sensible des histoires qui se font et des vies qui se défont à la barre, et de leurs échos intimes.

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Pour son film «10e chambre, instants d’audience», sorti en 2004, Raymond Depardon avait filmé pendant deux mois la succession des audiences de la dixième chambre correctionnelle de Paris. Adoptant une approche en apparence similaire, la poète nantaise Sophie G. Lucas a suivi pendant plusieurs mois des procès en correctionnel au tribunal de Grande Instance de Nantes, pour écrire ce livre publié en octobre 2016 aux éditions de La Contre Allée.

Avec leurs titres qui reprennent quelques mots ou une expression du prévenu prononcée à la barre, les textes courts se succèdent, descriptions des accusés et des faits comme des brèves, sans transitions ni guillemets. Les mots entièrement inscrits dans ce qui s’est passé et dit au tribunal et la construction remarquable des textes donnent au lecteur la sensation d’être lui-même le témoin des procès, et permettent de ressentir ce qui se joue là, au cœur du tribunal, au-delà des faits de violence conjugale, d’alcool au volant, de vol de cartes bancaires, de conduite sans permis, de viol ou de surendettement : la misère et le désarroi, la difficulté de vivre et de dire des accusés qui sont «comme des enfants perdus».

Évoquant «Témoignage» de Charles Reznikoff, poèmes composés à partir archives judiciaires des tribunaux américains, les paroles brutes et le rythme donnent l’impression du réel. Le lecteur se confronte et se frotte, sans aucun commentaire, à la parole brute des prévenus, aux histoires que ceux-ci racontent et qu’ils se racontent.

«Caïd

Il tire. Deux fois. Mais les coups ne partent pas. On ne saura pas si le fusil était chargé. Ou enrayé. Il ne dit pas. Le fusil a été jeté dans le fleuve. Son complice a commandité l’expédition. Il voulait se venger. Se venger de son patron. Se venger de sa vie. Il avait été renvoyé. Et il lui a demandé. À son ami. De le faire. Il l’a emmené en voiture. Au restaurant du patron. Lui. Il ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Je me le demande encore. Des mois que je suis en prison. Et je me le demande. Je sais pas. Mon ami avait été humilié. Des cartouches 22 long rifle retrouvées dans la rue. Des résidus de poudre sur ses mains. J’ai essayé l’arme avant. Pour voir. Il y avait l’alcool. Il y avait l’honneur. Il y a qu’il voulait être un caïd. Il a vingt-quatre ans. Vingt-trois mentions au casier judiciaire. Il venait de sortir de prison.»

À cette approche documentaire font écho dix-huit fragments de témoignages intimes, sous le titre « La longue peine »,  numérotés de (1) à (18), anecdotes intimes au long cours sur l’absence et la mort sans fin d’un père, héros et antihéros de l’enfant. Ce père largement inconnu a mené une vie en marge ponctuée de petits délits. Son absence et l’imagination de l’enfant devenue adulte permettent de situer ce père entre fiction et réalité, de le faire apparaître comme un personnage de roman à l’identité fluctuante, auquel tant de ces faits divers et de ces morceaux de vie auraient sans doute pu être attribués.

«La longue peine (8)

Mon père vole. Un singe à la maison c’est pour un ami. Mon père vole. Des bijoux dans une boîte c’est pour un ami. Mon père haut comme deux hommes était un faiseur d’histoires. Mon père haut dans le ciel, sa vie n’était pas assez réelle. J’aurais préféré qu’il braque des banques. Des inconnus. J’aurais préféré que ça ait plus de gueule. Que ce soit moins personnel. Mon père manipulait les mots comme des armes.»

Un livre brut et sensible, aux bouleversantes résonnances intimes, dont Marc Ossorguine évoque très justement la force sur La cause littéraire ici.


À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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