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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Tout aura brûlé (Sidonie Mangin & Lucie Taïeb)

Confort et déchirement, rancœur et violence, folie à trois et poésie

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nous ne sommes pas de ceux qu’un régime opprime
nos enfants ne se font pas enlever la nuit
nos fils ne sont pas torturés dans le secret des geôles
ils ne disparaissent pas du jour au lendemain
nous ne réclamons pas les corps de nos enfants assassinés
nous ne nous opposons à aucune force sourde et terrible
aucun régime ne nous écrase
la révolte de nos enfants ne met personne en danger
elle ne met pas de terme à la violence subie,
celui qui cherche un moyen de lutte approprié
devra d’abord :
admettre la liberté dont nous jouissons
et renoncer au réconfort de toute rhétorique de l’excès
nous ne sommes pas en guerre
nos filles ne sont pas contraintes à l’exil
nos fils ne portent plus l’uniforme
leur colère est infime et douce
ils peuvent s’autodétruire
et ne feront en réalité de mal à personne.
qu’ils cherchent à nous nuire est la moindre des choses,
nous ne les protégerons pas d’eux-mêmes
car nous ne leur avons donné la vie
que pour avoir une raison d’étouffer
la haine qui rongeait nos cœurs,
le mépris de ce que nous allons bientôt devenir
et qu’ils incarnent si parfaitement

Deux ans et demi avant son excellent « Safe », Lucie Taïeb nous offrait en 2013 aux éditions Les Inaperçus, avec l’aide décisive de l’illustratrice Sidonie Mangin, ce beau et terrible « Tout aura brûlé », poème à facettes distordues dans lequel un trio familial, père, mère et fils, s’affronte par invectives silencieuses – et néanmoins cruellement véhémentes – interposées.

 

 

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Tout aura

cette blessure fine et profonde qui ne cicatrise pas, ou mal, ton outil pour laisser une empreinte, il s’en prend à ta main. tu m’as pris, assez résistant, assez souple encore, et de la force de ta main, de ta volonté, de ton amour pour ce que je serais, de ta haine, de la force de ton poignet, tu m’as pris et creusé, trait à trait, de ta main puissante et appliquée, trait à trait, jour après jour, aucune douceur tierce pour s’interposer, aucune main aimante pour calmer ta rage, se poser sur ton épaule, dire doucement : cela suffit, tu m’as pris, moi seul sais d’où je viens, non d’un acte d’amour, non de l’union de deux, mais du désir d’un seul, d’une seule main armée.
je t’échappe.
cette surface souple, assez résistante, assez lisse pour qu’un trait souvent dévie du tracé, pour que la gouge vienne heurter ton autre main figée, tout ce rouge, au repos, cette blessure fine et profonde, je n’ai pas la forme souhaitée, tu crois me voir plus proche et je m’éloigne, tu m’appelles et déjà je ne réponds plus, je ne suis pas à ton image. comme ton sang luit ! comme ta douleur est précise et délicate, tu crois te souvenir mais je n’ai plus de forme.
je ne suis plus ton fils récalcitrant ni ta femme échappée, je ne suis plus celui que tu as aimé sans savoir, je ne suis plus la mère que tu ne sais pas pleurer, l’espoir perdu.
je ne suis plus que « ce qui manque ». tu n’as rien pour me saisir.

Électrique et déterminée, acide et insidieuse, parfois chaotique en apparence mais pourtant diablement ciblée, l’écriture fiévreuse de ce qui hante chacun des trois protagonistes de ce drame intime et universel invente une forme redoutable, malléable et composite, par laquelle le ressentiment tous azimuts, sédimenté au fil des années et tout à coup bouillonnant et prêt à éclabousser de sa vindicte, tout et partout, prend l’ascendant sur tout ce que la mémoire aurait pu tenter de sauvegarder en fait de tendresse, de chaleur et de restes amoureux. Fureur froide et acérée où il s’agit de faire jaillir les mots qui sauront le mieux blesser, les phrases qui sauront le mieux ruiner tout espoir, les confusions des sentiments qui mêleront d’abord le vrai et le faux avant de mixer bourreaux et victimes, parents et enfant, couple jadis fusionnel inclus, en un sordide magma indistinct d’où ne sourdra plus que la haine, jusqu’au moment où, en effet, « tout aura brûlé ».

il montera du sol une fumée tranquille, comme après un grand feu. au matin, sur cette terre dévastée, se lèveront, couverts de cendres, les corps de ceux qui auront survécu.

Ce qu’en dit Katrine Dupérou sur Poézibao est ici. On peut en écouter un bref extrait mis en voix par Jean-Jacques Marimbert ici.

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À propos de charybde2

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