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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Campo Santo » (W. G. Sebald)

Dix-huit fragments d’une prose poétique exceptionnelle hantée par la destruction et l’énigme de la mémoire.

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Dès le milieu des années 1990, après la publication des «Anneaux de Saturne», W. G. Sebald a travaillé à un livre sur la Corse, resté inachevé après sa disparition en décembre 2001. Sous le titre «Petites proses», quatre textes sur la Corse sont rassemblés dans la première partie de ce livre paru en 2003 et traduit par Patrick Charbonneau et Sybille Muller pour les éditions Actes Sud (2009). La deuxième partie de «Campo Santo» se compose de treize essais inédits en français, écrits en 1975 et 2001, et l’ensemble, quoique qu’hétéroclite, ravira le lecteur ou la lectrice attentifs de l’œuvre de Sebald, en mêlant comme toujours ses lectures et méditations personnelles, autour des thèmes et des personnages qui hantent sa mémoire et son écriture. Le livre se conclut par le texte de réception de Sebald à l’Académie Allemande, «signe bienvenu d’une légitimation inespérée».

«Petite excursion à Ajaccio», la première des petites proses, conduit le narrateur, au fil de sa flânerie dans la ville corse jusqu’au musée Fesch, insatiable collectionneur d’art de son temps, puis à la Casa Bonaparte, désertée en fin de journée. Ces déambulations où se mêlent les évocations de Napoléon et de Flaubert forment une méditation mélancolique sur le cours de l’Histoire qu’un impondérable minuscule, un «courant d’air à peine perceptible» peut venir bouleverser, et dont l’observateur le plus attentif et le plus assidu ne peut que tenter de déchiffrer les traces mystérieuses et les coïncidences.

«C’était une belle journée radieuse, les branches des palmiers de la place du Maréchal-Foch remuaient légèrement dans la brise venue de la mer, il y avait dans le port un bateau de croisière blanc comme neige, tel un grand iceberg, et je me promenais par les ruelles avec le sentiment d’être libre comme l’air, je pénétrais dans l’une ou l’autre des  sombres entrées de maison semblables à des galeries de mine, je lisais avec une certaine piété les noms des inconnus sur les boîtes aux lettres de fer-blanc, et j’essayais de m’imaginer habitant l’une de ces forteresses de pierre, sans autre occupation jusqu’à la fin de mes jours que l’étude du temps passé et du temps qui passe. Mais comme aucun d’entre nous ne peut sereinement rester face à soi-même, et comme nous devons tous avoir des projets plus ou moins sensés, le fantasme qui venait de naître en moi – passer quelques dernières année sans la moindre espèce d’obligation – fut bientôt refoulé par le besoin de remplir l’après-midi d’une manière quelconque, et donc, sans savoir comment je me retrouvai dans le hall du musée Fesch, tenant à la main un carnet, un crayon et un billet d’entrée.»

Ample et passionnant, le texte éponyme démarre par une exploration du cimetière de Piana, lieu mal entretenu mais où peuvent encore se lire les appartenances claniques et hiérarchies sociales, dernier miroir de la répartition inégale des biens terrestres. «La frontière entre la vie et la mort est plus perméable qu’on ne le croit d’ordinaire» écrivait Sebald dans «Austerlitz». La porosité de cette frontière est au cœur de ce texte, dans une île corse où les cimetières n’existaient pas il y a cent cinquante ans, et où les familles continuaient d’enterrer les défunts sur leurs terres jusqu’à l’orée du XXème siècle. W.G. Sebald souligne l’effacement contemporain de ces rituels et de la place des disparus dans nos vies, à l’ère de la surpopulation et du tout-jetable, avec l’avènement d’un monde infernal au-delà de toute nature.

 

® Edward Lear, La forêt de Bavella, vers 1878.

Le texte suivant, «Les Alpes dans la mer», compose une méditation sur la beauté et la fragilité de la nature, menacée par l’histoire de l’humanité, suite sans fin de destructions. L’exploration des forêts qui recouvraient autrefois entièrement l’île, se mêle comme toujours aux lectures en un tissage subtil. À la beauté des massifs forestiers s’oppose la cruauté souvent gratuite de la chasse, à laquelle la lecture de «La légende de Saint Julien l’Hospitalier» de Flaubert (deuxième nouvelle du recueil «Trois contes»), dans un vieux volume de la Bibliothèque de la Pléiade, trouvé dans le tiroir de la table de nuit d’un hôtel, vient apporter un sombre et pensif écho sur la violence des hommes.

Le dernier et bref fragment corse, «La cour de l’ancienne école», évoque l’enfance coupée du monde, autre thème sebaldien, d’une femme à Porto Vecchio dans les années 1930, ville alors «à moitié morte, frappée par le paludisme, entourée de marais salants, de marécages et de maquis vert impénétrable».

Qu’ils évoquent les écrits de Jean Améry, écrivain autrichien rescapé d’Auschwitz, à propos de la résistance à l’anéantissement  et de l’impossible oubli, les objets de langage excentrique du poète Ernst Herbeck, auquel le narrateur rend visite dans «Vertiges», les journaux de voyage ou la fascination pour le cinéma du temps de Franz Kafka, la prose de Vladimir Nabokov, autre chasseur de papillons et de fantômes,  ou encore les livres inclassables de Bruce Chatwin, «inspirés par une sorte de passion de l’inexploré», les treize essais qui complètent «Campo Santo» ont, en particulier pour les plus tardifs, le charme bouleversant de la prose narrative de Sebald, «patient travail de ciselure et la mise en relation, dans le style de la nature morte, de choses qui semblent fort éloignées entre elles».

Une soirée événement consacrée à l’œuvre de W.G. Sebald sera organisée le 22 juin prochain à la librairie Charybde, en présence de son traducteur Patrick Charbonneau, de Muriel Pic et d’Hélène Gaudy.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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