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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Tombal Cross – Destination Mervyn Peake » (Nicole Caligaris & Albert Lemant)

Sercq, sur la trace impossible et fantasmée de Mervyn Peake

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Mon nom figurait au fichier d’une organisation que je ne nommerai pas. Nous étions un certain nombre à opérer sous alias pour des missions de renseignement dont nous ignorions le plus souvent le sens et la portée. En général chacun travaillait seul et rapportait au commanditaire son journal d’opérations une fois la mission terminée.
Cette fois, Dürer s’était mis dans l’idée de faire équipe avec moi. Notre mission aurait pour cadre une île anglo-normande où nous semblions les seuls à ne jamais avoir mis les pieds. Dürer était comme moi, atteint profondément du dégoût des voyages. Et peut-être cette aversion était-elle après tout une protection des anges. Il n’aurait pas fallu passer outre.

 

Peu de récits de voyage littéraire parviennent, en à peine 140 pages, et en incluant les superbes illustrations d’Albert Lemant, à atteindre la puissance incisive de ce « Tombal Cross » de Nicole Caligaris, publié chez Joëlle Losfeld en 2005, pour nous entraîner sur les traces trop ténues du passage de Mervyn Peake, l’auteur maudit et phénoménal de la trilogie « Gormenghast », sur l’île anglo-normande de Sercq, avant et après la deuxième guerre mondiale.

L’île, en anglais, portait un nom de squale : Sark ; et en français un nom de quête qui n’aboutirait pas : Sercq.
Je n’avais pas fini de respirer que Dürer avait bouclé ses malles et entrepris un certain nombre de démarches pour réunir les fonds de notre expédition. Une expédition à laquelle je n’étais pas certaine de vouloir prendre part.
Pendant que j’avais mes hésitations, Dürer, célérité, discrétion, avait reçu bien des réponses aux messages expédiés à la liste intégrale de ses contacts. Il avait obtenu des tuyaux qui n’étaient pas du meilleur augure. L’île était à quarante bornes du cap du Cotentin. À vol d’oiseau ça n’était rien, mais par mer c’était une journée de voyage, avec escale à Guernesey, visite guidée de la maison Hugo, tout le tremblement. La chose ne s’annonçait pas simple. Une fois sur place il faudrait vivre. L’île était devenue la petite spécialité des tour-opérateurs nordiques, au beau milieu du Channel, c’était leur offre plein sud des longs week-ends hollandais ou allemands qui justifiaient une liaison aérienne : tout y était hors de prix.

 

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Sercq : la Coupée avant la pose des rambardes

Sous couvert d’une opération spéciale, initiée peut-être par l’une de ces officines secrètes de la République et d’ailleurs (à l’arrière-plan, dans l’ombre de la narratrice, se tient la figure fatiguée d’un vieux monsieur admirateur sans bornes de Mervyn Peake, patriarche dont on ne saura guère s’il est simple mentor littéraire ou incarnation chenue du colonel Dubois de Pierre Nord), mais qui pourrait aussi bien n’être qu’un canular monté par deux touristes adultes en guise de fil conducteur ou d’ossature à une excursion finalement bien innocente, c’est à un entrechoquement détaillé entre les nombreux caractères spécifiques de l’île de Sercq et les recoins les plus intimes de la vie et de l’œuvre de Mervyn Peake que nous convie, avec une malice bienveillante et gentiment amoureuse de cette littérature, Nicole Caligaris. Sa connaissance des textes, des personnages, de la poétique si puissante et bizarre maniée dans « Gormenghast », est spectaculaire, elle sait néanmoins en user avec élégance, discrétion, passion communicative et pédagogie, pour nous proposer en réalité une captivante visite guidée des textes comme du lieu-prétexte. Musant avec le majordome Craclosse, le cuisinier Lenflure, le comte Lord Tombal ou l’infâme Finelame, elle commente avec finesse les choix opérés par Patrick Reumaux dans sa traduction française souvent fort inspirée, opère quelques jolis détours avec Christopher Lee, Jonathan Rhys Meyers, Ian Richardson et Neve McIntosh du côté de l’excellente série réalisée en 2000 pour la BBC, traque les sources et les correspondances dans les paysages, les demeures et les souvenirs, ne les trouve pas, mais tombe sur elles à l’improviste ou par inadvertance en arpentant durant cinq jours les sentiers minuscules et les recoins secrets des cinq kilomètres carrés de cette île sans voitures.

Tous les soirs avant d’éteindre la lumière, Dürer sortait la carte de son guide et la dépliait sur ses genoux, songeant à Long John Silver, il auscultait cette carte avec des étincelles dans les yeux et un étrange fourmillement le long de l’index, qu’il pointait tendrement sur les bords déchiquetés de l’île. Et tous les soirs avant de se tourner pour dormir, effleurant une dernière fois la saillie spécialement tourmentée d’un petit repli de la côte, Dürer soupirait : « Port Gorey ! »

 

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Une illustration d’Albert Lemant

Si elle convoque habilement et mine de rien bon nombre d’ombres mémorielles, de références judicieuses, tant historiques que culturelles, assorties de remarques parfois subtilement acides vis-à-vis d’un ordre social si prompt lorsqu’il s’agit d’écraser la différence, Nicole Caligaris nous offre peut-être surtout une magnifique leçon de littérature, forçant avec Mervyn Peake le grand Shakespeare lui-même dans une insatiable, sombre et joueuse dérive psychogéographique particulièrement grisante et roborative – leçon de littérature inventive que fort peu de tentatives s’inscrivant sous le même type d’auspices parviennent à réaliser pleinement.

Lord Tombal veillait d’un œil fixe, à l’intérieur de sa niche noire, au-dessus du carrefour par lequel nous passions cinq ou six fois par jour.
Et sous les jardinets harmonieux, sous le travail coquet des haies torsadées par le vent et contenues maniaquement par les ouvriers des haies que l’on ne voyait pas mais qui devaient quotidiennement s’occuper des routes et des petits sentiers, sous le nonsense coloré et cocasse de ce travail d’opérette, il y avait le réseau noir et dangereux des caves qui s’ouvraient à la mer et minaient toute l’île. C’était cette bouche d’ombre, souriante, incompréhensible et chantante que disait le nonsense des poèmes de Mervyn Peake. La rupture logique était comme un oracle. Le couvercle soulevé de la rhétorique laissait voir sous l’ornement fleuri la profondeur humide et noire du puits.
Le réseau législatif extraordinairement tortueux de Gormenghast était peut-être moins une dénonciation de l’arbitraire absurde des règles d’un pouvoir fossile que l’expression de la détresse collective, de la difficulté à garder quelque repère, de l’impossible organisation, dans un monde constamment changeant, un réel hérissé de si, d’ifs, d’aiguillages imprévisibles ou, pire, prévisibles dans la multiplicité des possibles qu’ils ouvrent, devant ce réel qui n’est, avant de se produire, qu’une inextricable virtualité, un écheveau de peut-être dont, comme pour les salles et les couloirs de Gormenghast, certains sont réguliers, habités : la chambre de Fuchsia, la maison des frère et sœur Salprune, et d’autres sont latents, occupés de façon inconsciente, en sommeil, comme le placard de Brigantin, d’autres encore abandonnés à l’improbable, visités par accident, comme la salle des araignées et d’autres enfin, comme la bibliothèque de Lord Tombal, précieux et anéantis, sans que la raison, sans que la pensée puisse rien justifier de tout cela.
Si le sort de la littérature. If ? Ou Fi ? De quel côté tomberait le nom de Mervyn Peake ?

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