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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le Zaroff » (Julien d’Abrigeon)

Chasses, traques, cavales, sorties et reflets d’un tueur patenté.

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Plein champ. Tout droit. Aucun obstacle entre lui et moi. Un peu de brume. Pas de vent.
J’ajuste mon tir. Devant, la cible est trop facile. Mais c’est amusant de sentir que tout est parfois si facile.
Je tire. Je l’atteins. Tire et l’atteins. Un jeu d’enfant. Il se relève en se tenant le bras. Je le laisse paniquer un peu. Sa peur est celle de l’enfant. J’ajuste mon second tir en fonction du premier. Il tombe. Cette fois, ma balle l’a touché à la tête. Après le bras, la tête est atteinte. Il tombe.
J’aurais cru ce gaillard plus coriace. C’est un peu décevant. Un gaillard se doit d’être coriace. Comme tout gaillard. Je l’avais choisi pour sa profession et j’avais été agréablement surpris par sa stature. Une bonne forme physique est plutôt rare chez les intellectuels.

Le narrateur (qui est peut-être ce Zaroff-ci – en hommage évidemment au film d’Ernest B. Schoedsack et d’Irving Pichel, lui-même issu d’une nouvelle de Richard Connell, film de 1932 dont le titre anglais est en réalité « Le gibier le plus dangereux », jouant sur le double sens du mot « game » dans la langue d’origine) est ici un tueur. Le plus souvent de manière professionnelle, sur contrat, mais fréquemment aussi, par pur plaisir et par détente, si l’on ose dire. Parfois, rarement tout de même, par colère ou par bouffée brutale d’agacement.

Un professeur d’arts martiaux. Champion. Kung-fu. Il connaît le nom de ses muscles. Science qui, dans mon dénuement charnel, m’est totalement étrangère, ridicule. L’homme aime se pencher sur la spiritualité de son sport de combat. Il ferme souvent les yeux pour visualiser ses mouvements.
Je n’en ferme qu’un, vise, l’abat.
Cette chasse sans saveur apparente avait pourtant, pour moi, le charme délicat d’un bon petit plat réchauffé, une minute.

 

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Tueur-né ou tueur acquis, notre homme chasse l’homme, la femme, l’enfant, le jeune ou la vieille, le nanti ou le vagabond, le calculé ou le fortuit. Trente fois. Trente chasses qui oscilleront entre les justifications glaçantes et improbables de la « Scène de chasse en blanc » (1986) de Mats Wägeus et les exercices mentaux (moqués comme au passage dans la Chasse XVI, ci-dessus) du « KA TA » (2014) de Céline Minard. Mais ces chasses ne sont pas tout, et n’épuisent pas – loin s’en faut – l’épaisseur suspecte du personnage. Le chasseur est aussi chassé, devine-t-on rapidement, et quatorze traques et dix cavales témoignent à leur tour de cet envers du décor.

Nous retrouvons ce cadavre, vous l’avez laissé là, vivant, nous le retrouvons mort, corps inerte, dans ce parking, ce coffre. La raison m’échappe, votre motif. Si ce motif n’est pas, si vous étiez mû par le plaisir, le désir de tuer, vous auriez accompli le meurtre à vue, vous ne l’auriez pas laissée mourir là, dans ce coffre, là, dans ce parking, sans la voir péricliter, accablée par l’étuve. Vous auriez assisté à l’agonie, vous auriez été là, ou elle ailleurs. Imprudent, vous partez avant la fin ; prudent, vous effacez vos traces. Le coup de lingette vous désigne comme meurtrier volontaire : vous aviez l’intention de la donner, cette mort lente qui, pendant que vous effaciez soigneusement vos empreintes en ménagère modèle, abordait cette brave dame qui tambourinait suante.

Agencés minutieusement (selon une logique de marelle mortelle qu’il faudrait décrypter par ailleurs) dans les interstices faussement aléatoires des chasses, des traques et des cavales, Julien d’Abrigeon nous dévoile encore d’autres facettes de ce personnage total qui ne peut ainsi se réduire à un fusil à sa fenêtre, un arc sportif et malicieux, un bivouac de fortune ou une rusée identité de coureur cycliste pour échapper aux barrages routiers : comme tout un chacun, il s’échappe chaque fois que possible, ce dont témoignent vingt-deux sorties, il doute, ratiocine et erre, à travers sept reflets – et son récit, entrecoupé d’incursions étrangères ou schizophrènes, manifeste bien souvent un penchant réel à la glossolalie, à la mythomanie et à la jouissance poétique des sonorités de la langue et de ses faux-semblants (s’approchant parfois du travail du P.N.A. Handschin de « Ma vie » (2010) qui aurait été saisi plus encore de danse de Saint-Guy) – pour le plus grand plaisir baroque de la lectrice ou du lecteur.

Le pont, le pont. Il me faut le rejoindre. Je reste discret, laisse le vélo dans le fourré, je reviendrai. Un pont pas trop loin. « Kwaï, Kwaï ! », il geint encore, il est coriace, je le croyais fini. Il n’a plus de casque, j’ai un galet, il n’a plus de pouls. Le jeter reviendrait à être aussi amateur en ma spécialité que lui en son loisir. Les ponts sont faits pour être fourrés. Il suffit de ficher le corps dans la structure métallique pour dissimuler ses restes aux battues. Cela demande un peu de gymnastique, un peu d’entraînement mais, l’expérience aidant, cela devient un jeu d’enfant que de fourrer un pont. J’en connais des bien pleins. J’en ai même arpenté certains déjà utilisés par des collègues de travail, je suppose, des connaisseurs. Les ponts métalliques sont d’un confort trop peu apprécié à mon goût. Leurs utilisateurs ont tout mon respect.

Publié en 2009 chez Léo Scheer (dans la collection dirigée alors par Laure Limongi), sept ans avant son « Sombre aux abords » chez Quidam qui m’a permis de découvrir l’auteur, « Le Zaroff » est un texte inordinaire et précieux, joueur et brutal, incorrect au possible et pourtant diablement et subtilement poétique.

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À propos de charybde2

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