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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Frankenstein délivré » (Brian W. Aldiss)

Tenter de faire advenir un autre possible au moment où se crée le mythe de Frankenstein.

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RELECTURE

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Faites paraître blêmes le vaincu et le conquis, avec des sourcils relevés et froncés, et remplissez la peau, au-dessus des sourcils, de lignes de douleur ; aux côtés du nez, montrez les sillons qui forment un arc depuis les narines jusqu’à la naissance des yeux, et montrez la dilatation des narines qui cause ces lignes ; et que les dents soient entrouvertes, comme dans un cri de lamentation.

Placé par Brian W. Aldiss en exergue de son « Frankenstein délivré » de 1973, ce texte de Léonard de Vinci, extrait de son « Traité de peinture », donne d’emblée les indices essentiels quant à la coloration esthétique et politique de cette relecture contemporaine du mythe de Frankenstein, professeur dont la créature anonyme, le plus souvent confondue avec son démiurge dans la culture populaire, est devenue l’un des mythes essentiels du progrès scientifique depuis son apparition dans le roman éponyme de Mary Shelley en 1818.

Je dois conserver un compte rendu, pour la santé mentale de tous ceux qui sont concernés. Heureusement, les vieilles habitudes sont bien ancrées, et j’avais dans la voiture mon magnétophone, parmi tout un fatras d’autres choses. Je vais commencer à partir du moment où est venue cette obscurité.
J’étais parvenu à conduire par des routes impossibles jusqu’à un village ou une petite ville. Quand j’ai vu apparaître des bâtiments, j’ai conduit la Felder en dehors de la route, derrière une excroissance rocheuse où j’espérais qu’elle passerait inaperçue pour la nuit. Quel que fût le défi que me posait la ville, je me dis que j’aurais moins de chance d’éveiller la curiosité en y allant à pied qu’en apparaissant dans un véhicule à quatre roues sans chevaux. Ils ne possédaient pas de telles choses ici, j’en étais sûr.
Tout ce que j’avais à manger était un morceau de chocolat que Tony avait laissé dans la voiture, que j’arrosai d’une boîte de bière sortie du compartiment réfrigérant. Mon besoin d’un repas et celui d’un lit éclipsèrent mes appréhensions.

 

Douze ans avant la DeLorean de « Retour vers le futur », c’est également en voiture que Joseph Bodenland, politicien professionnel et progressiste (alors provisoirement retraité) du Texas de 2020, est happé par l’un des premiers glissements de temps (qui vont – semble-t-il – se généraliser, les échanges nucléaires spatiaux d’une vaste guerre triangulaire ayant sévèrement déréglé la structure de l’espace-temps). Allègrement propulsé dans Genève et ses environs en 1816, il rencontre à sa grande surprise – car il lui semblait bien qu’il s’agissait là de personnages fictifs – le baron Frankenstein en compagnie de sa créature, est mêlé bien contre son gré à un délicat imbroglio familial les concernant, et tente de chercher incognito conseils et secours auprès de Byron, de Shelley et surtout et avant tout de Mary Wollstonecraft Godwin (qui n’est pas encore mariée au poète dont elle portera plus tard le nom), alors que cette dernière songe en effet à écrire un roman évoquant l’animation par l’électricité d’une créature bricolée à partir de divers cadavres.

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Il y avait une chose, voyez-vous, que j’avais déjà acceptée. J’avais accepté l’égale réalité de Mary Shelley et de sa création, Victor Frankenstein, exactement comme j’avais accepté l’égale réalité de Victor et de son monstre. Dans ma position, cela n’était pas difficile ; car ils acceptaient ma réalité, et j’étais autant une création mythique dans leur monde qu’ils l’eussent été dans le mien.

À la grande différence du par ailleurs excellent « Le poids de son regard » (1989) de Tim Powers, Brian W. Aldiss ne cherche pas à exploiter les possibilités purement fantastiques et mythographiques de son scénario, mais bien à faire œuvre de science-fiction politique, en lançant son principal protagoniste à l’assaut moral et philosophique des conséquences du progrès scientifique et mécanique triomphant qui va émerger du romantisme touffu et brouillon de ce début du XIXe siècle. Moins joueur sans doute que « L’heure de 80 minutes » (1974) du même auteur, qui exploitait aussi les glissements de temps pour permettre la spéculation, mais surtout antidote à bien des égards de l’ « Atlas Shrugged » d’Ayn Rand, ce « Frankenstein Unbound » exerce mine de rien, sous l’humour texan et un rien crâne de Joseph Bodenland, un doute critique et méthodique vis-à-vis du progrès scientifique, de ses atouts indéniables (le journal de bord contient par exemple d’étonnantes conversations en forme de défense et illustration du welfare state – dont on se souviendra que 1973 marque sans doute la véritable entrée en crise) comme de ses limites quasiment structurelles et des déshumanisations tayloriennes qu’il permet le cas échéant. Au milieu des flaques de réel issues d’outre-temps qui se télescopent de plus en plus rapidement et se mettent à foisonner en paysages-témoin (comme il y a des appartements-témoin), les personnages réels, fictifs et méta-fictifs entrent dans une danse pour le moins stupéfiante, en route vers une bien curieuse apothéose arctique, transmutant audacieusement les dernières pages du roman le plus célèbre de Mary Shelley, et jouant avec son « Dernier homme » pour un véritable hommage à son art visionnaire comme à son étonnante pertinence contemporaine.

Malgré moi, mon regard était toujours fixé sur la forme prodigieuse étendue devant moi. Le corps avait été composé à partir de plusieurs cadavres. Les nuances de peau différaient et toute l’anatomie était parcourue de cicatrices pareilles à des cordes roses, le tout évoquant un diagramme de boucher. Il était évident que les modifications esquissées sur le tableau noir avaient été exécutées ;  les organes modifiés étaient en place. Les jambes étaient loin d’être féminines. Elles étaient trop muselées, trop poilues, et les cuisses beaucoup trop épaisses. Des côtes supplémentaires avaient été ajoutées, créant une cage thoracique énorme, couronnée de seins flasques mais gigantesques, assez puissants pour allaiter toute une couvée d’enfants monstres.

On se réjouira donc sans retenue de l’excellente initiative des éditions Mnémos et ActuSF, qui rendent ces jours-ci (juin 2017) à nouveau disponible, dans leur collection de poche Hélios, l’efficace traduction française de Jacques Polanis, publiée à l’origine dans la collection Anti-Mondes des éditions Opta, en 1975.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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