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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La folie de l’or » (Gilbert Sorrentino)

Le point d’interrogation systématique pour semer le doute jubilatoire au cœur du western et de la littérature

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RELECTURE

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Pourquoi Bud annonça-t-il d’une voix traînante que la monture portait peut-être un voleur de bétail ? Une intuition ? La peur panique ? Les conjectures oisives de l’inexpérience ? Qu’est-ce que des voleurs de bétail avaient à faire dans ce coin ? Sur la mesa, ou dans l’arroyo ou dans le canyon ? Les garçons possédaient-ils un seul fichu objet que quiconque aurait voulu voler ? Le cheval ou la monture qui approchait bronchait-il ou elle ? Comment nommait-on le bronchement d’un cheval dans la région ? Le trio paraissait-il être sous le nuage noir de la calamité ? Était-ce de la veine, et les bonshommes en avaient-ils vachement marre ? Qui chuchota furieusement ? Qui éteignit promptement le feu ? Un nuage dense de fumée s’éleva-t-il, invisible dans les ténèbres ? Bud Merkel concéda-t-il que les ténèbres étaient stijjiennes ? Stijyennes ? Dick et Nort tentèrent-ils, sans y parvenir, à étouffer leurs rires devant la lamentable orthographe de Bud ? Mais l’insouciance fit-elle place à des gestes convulsifs vers les armes ? Les bonshommes étaient-ils prêts à l’action, quoi qu’il arrive ? Les gens faisaient-ils, peut-être, trop de cas des revolvers, là-bas dans les mesas et les washs ? Est-ce que, eh bien, est-ce qu’ils aimaient vraiment leurs revolvers ? Ces passionnés du revolver avaient-ils des fantasmes saisissants bien que fugaces concernant des aventures sexuelles avec leur revolver ? S’agissait-il d’un des secrets les mieux gardés de l’Ouest ? Quels seraient deux ou trois autres de ces secrets ? Pensait-on qu’il était judicieux qu’un type établisse un lien émotionnel solide avec un revolver avant de s’embarquer dans une passade sexuelle avec celui-ci ? Les revolvers des garçons étaient-ils vraiment lourds ? Y avait-il là quelque chose de vaguement lubrique ou lascif ? Là où ? Les potes se retrouvèrent-ils tout à coup à proximité des flancs haletants de leurs coursiers ? Étaient-ils kèkpeu troublés par ces halètements ? Pourquoi donc ? N’étaient-ce pas des halètements coutumiers ?

Les 25 chapitres et les 240 pages de ce western littéraire très particulier, publié en 1999 et traduit en français en 2010 par Bernard Hoepffner (qui réalise ici une véritable prouesse, on y reviendra) aux éditions Cent Pages, demandent sans doute un œil bien aguerri de lectrice ou de lecteur. C’est en effet, dans un exercice tout oulipien et terriblement post-moderniste (celles et ceux qui pratiquent ce blog plus ou moins régulièrement savent que je récuse néanmoins largement cette appellation fourre-tout et beaucoup trop commode), entièrement à la voix interrogative que Gilbert Sorrentino a choisi de raconter l’équipée de trois jeunes cow-boys ratés et de deux vieux briscards du désert, partant à la recherche d’une mine d’or, en compagnie de tous les mythes, même fort tardifs alors – semble-t-il -, de la conquête de l’Ouest.

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Quand Del Pinzo, le métèque mielleux, fut mentionné, en passant, par Bud, le Yellin’ Kid grinça-t-il des dents, cligna-t-il des yeux et caressa-t-il son holster ? Le fait que son holster ait semblé être un Louis Vuitton était-il remarquablement suspicieux ? Selon qui ? Ces actes commis par Yellin’ Kid étaient-ils l’indication de quelque secret sombre et terrible ? Bud ne finit-il pas, après y avoir été poussé par le Kid avec une grande douceur mêlée ouvertement d’une bonne part de virilité, par raconter, en hochant la tête, en tremblant et en transpirant, sans oublier un déchirant sanglot de temps en temps, la triste histoire de la perte par les garçons de plus de deux cents têtes de bétail ? La plupart de ces dernières furent-elles perdues du fait des déprédations scélérates auxquelles s’était livré le gang Del Pinzo ? Et pourtant, Nort Shannon, mâchoires serrées et yeux exorbités, ne prit-il pas sur lui la responsabilité du bétail perdu du fait de la loco weed, de la vesce salamandre, du feu alkali et d’une mauvaise gestion de la prairie ? Hank ravigota-t-il toute cette triste bande en lui rappelant sa quête prochaine de l’or du désert ? Demanda-t-il en hésitant à Yellin’ Kid s’il aimerait se joindre à eux, en même temps que le bon vieux Billee Dobb, dès qu’il aurait fait équipe avec ce vieux vaurien ? L’information transmise par Kid selon laquelle  Billee Dob était parti et avait décampé du Diamond X fut-elle accueillie avec une incrédulité abasourdie ?  Hank en personne dut-il carrément refouler des larmes brûlantes ? Quelles autres andouilles mémorables de l’Ouest avaient l’habitude de refouler des larmes brûlantes ?

Rien de gratuit néanmoins dans ce choix grammatical au long cours, bien au contraire, et le tour de force n’est pas ici pur exercice de style, très loin s’en faut. Même lorsque la phrase semble à l’occasion se contenter d’une formulation anodine, d’une tournure innocente, elle questionne – c’est le cas de le dire – sans relâche, questionnement de la forme (pourquoi ce mot ? que veut-il dire vraiment ? pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? à quels autres mots est-il nécessairement relié, que ce soit par simple proximité graphique ou sonore, ou par glissement de sens, ou par association d’idées ?) et questionnement du fond (qu’entend par là exactement le locuteur ? y a-t-il un double, un triple, un quadruple sens possibles ici ? sa phrase dissimule-t-elle, consciemment ou inconsciemment, autre chose ?). Chaque paragraphe devient ainsi l’occasion et le prétexte organisé d’une chasse aux lacunes et aux redondances du langage, d’une quête du contenu archétypal et profondément culturel qui se dissimule dans chaque mot, d’une puissante et permanente révocation en doute de tous les actes de langage comme de tous les mythes officiels de l’Ouest (la présence récurrente de Descartes, aux côtés d’Heidegger et de Goebbels régulièrement tournés, eux, en dérision tragique, ne saurait évidemment être ici le fruit du hasard). Les effets lexicaux en cascade que le procédé induit, les digressions apparentes, les effets de lancinance provoqués par la réapparition périodique de certaines interrogations que l’on aurait pu croire oubliées quelques chapitres auparavant, créent aussi un effet comique irrésistible, sous leur air diablement sérieux, et en renfort des convocations régulières de références culturelles, réelles ou inventées, sans aucune vergogne et pour notre plus grande joie de lectrice ou de lecteur. Ce qui mérite d’ailleurs de souligner, surtout si l’on y ajoute les sauts fréquents des registres d’expression utilisés, la fabuleuse performance du traducteur Bernard Hoepffner dans ses œuvres.

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Hank était-il donc un philosophe kèkpeu mal dégrossi des llanos sauvages ? Malebranche était-il un philosophe mal dégrossi ? Geulinex ? En tout cas, si Heidegger ne peut pas être considéré comme mal dégrossi, tout bien considéré, pourquoi pas ? N’aimait-il pas courir dans les bois, tout autant que n’importe quel Allemand ? Préférait-il les coureurs ou les coureuses ? Ou bien cela était-il profondément égal au maître de la sublimité ? Est-ce que « le maître de la sublimité » est une des étiquettes sous lesquelles Heidegger est connu, ou est-ce que Watson Kid l’avait, ah, simplement inventée ? Heidegger appréciait-il une assiette de knackwurst et de choucroute autant qu’il le prétendait ? Un bock de bière ? Les blagues juives ? Aimait-il soulever son bock mousseux, ou, peut-être, écumeux pour chanter le Horst Wessel, ou bien ces activités robustement homoérotiques étaient-elles un peu trop vulgaires pour lui ? Herr Wessel était-il la victime malheureuse d’un penchant pour l’uniforme ? Quelle preuve dans son journal, C’est un beau et immense drapeau, étaye cela ? Et pourtant, n’était-il pas sur le point de démarrer un traitement quant il fut tué par une meute de personnes juives athées et communistes ? Les choses sont-elles toujours ainsi ? Heidegger appréciait-il un peu d’amusement sain et bon enfant après une longue journée au laboratoire ou au gymnase ? Qu’est-ce qui pouvait, pour Martin Heidegger, représenter un peu d’amusement sain et bon enfant ? Qu’était d’ailleurs pour lui un laboratoire ? Un bureau ? Un atelier ? Un grenier ? La cuisine, bon Dieu ? Était-il un type à la coule ? Ses amis l’appelaient-ils Marty, ou Herr Marty ? Quelle blague éculée, touchant une personne morte du nom de Schultz, fut un jour racontée par Adolf Hitler à Heidegger ? Le penseur hargneux admirait-il Der Führer, ou bien faisait-il semblant afin de pouvoir poursuivre ses expériences abstruses ? Ces expériences ont-elles précipité l’effondrement du Troisième Reich ? Ou bien sa chute fut-elle due au fait que sa conduite déplaisait à Dieu, tout comme celle de Sodome, de Gomorrhe et de San Francisco ? S’il en est ainsi, cela signifie-t-il que Dieu est partout ? Ou était ? Etait-il très certainement là-bas où les rayons du soleil frappent la mesa  et où les ravines tremblent dans la lumière matinale ? Sinon, comment ce panorama aurait-il pu être aussi magnifique ? Et pourtant, qu’en est-il des corps d’Indiens assassinés au fond des ravines écumant de soleil ? Comment Heidegger a-t-il nommé ce paradoxe ? Ou bien avait-il décidé de se retirer, en silence, dans la petite cabane alpine qu’il avait toujours tant aimée ?

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On ne dévoilera pas ici le déroulement du récit (car la construction « post-moderne » redoutablement affûtée ne dédaigne pas un seul instant de conduire aussi son authentique récit d’aventure à l’abordage du désert de Gila, de la Vallée de la Mort, des indiens yaqui et des bandits du gang Del Pinzo – de même que le déconstructionnisme du « Courtier en tabac » de John Barth ne nuisait pas le moins du monde  – au contraire ! – à l’ampleur de l’aventure des pirates et de la colonisation de l’Amérique) : il est naturellement emblématique, et utilise chaque aspérité de terrain narratif, chaque détour de la conversation cow-boy, chaque danger imaginaire ou bien trop réel, pour insinuer en permanence, dans le moindre recoin, une langue bifide et insidieuse qui rappelle, suggère, émet l’hypothèse – mine de rien – que, peut-être, les contenus racistes, antisémites, homophobes (« La folie de l’or » pourrait largement servir à l’occasion de guide de lecture acide à « Brokeback Mountain »), avides, brutaux et retentissants de frustration sexuelle qui habitent le western de l’âge d’or ne doivent absolument rien au hasard, et sont bien le reflet d’un système de civilisation dans son développement inexorable (rejoignant ainsi, dans un autre angle du terrain de jeu, le formidable travail de Valerio Evangelisti dans « Black Flag » et « Anthracite »).

Les jeunes ranchers furent-ils frappés par le fait que Billee Dobb comme Hank Crosby étaient grisonnants ? Les grizzlys sont-ils grisonnants ? Vivent-ils dans les Grisons ? Tous ces ranchers chevronnés, quand on y pense, étaient-ils grisonnants ? Possédaient-ils tous des peaux parcheminées, et cette peau était-elle un avertissement pour les jeunes qui aiment les bains de soleil ? De quelle façon ? Le cancer de la peau tuait-il nombre de vachers du Old West, ou étaient-ce plutôt les soucis  et un régime surchargé en saindoux et en épaisses boulettes de bœuf ? Où sont donc passées ces authentiques boulettes de bœuf ? Et ont-elles été, comme l’a indiqué Zane Grey, les victimes du chemin de fer ? Et quelle était donc la vraie histoire derrière le tableau de cholestérol de Ben « Big Fella » Handy et quel était le lien avec son obsession pour le six-coups ? Cette triste histoire sera-t-elle un jour racontée en entier ?

Profondément hilarant, jouissivement déstabilisant du début à la fin, « La folie de l’or » est une lecture joyeusement indispensable pour toutes celles et ceux désireux de toujours mieux saisir comment la culture et les mythes nous informent, et comment on peut en explorer les généalogies et les recoins sombres révélateurs.

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Gilbert_Sorrentino

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À propos de charybde2

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