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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La Chapelle Sextine » (Hervé Le Tellier)

Diabolique et enlevée, la ronde de Schnitzler revue et corrigée au sexe et à l’Oulipo.

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C’est dans la collection Escale des Lettres du Castor Astral que le redoutable oulipien Hervé Le Tellier (dont on avait tant apprécié, notamment, « Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable », texte de 1998 superbement joué au Lucernaire en 2011 et en 2014) nous a offert en 2015 cette circulatoire diabolique, composée de 78 tours de piste ou de sillon, qui emprunte à Arthur Schnitzler le principe de base de « La ronde » et de son chassé-croisé amoureux, pour le faire foisonner (en une robuste parodie du « Croissez et multipliez » biblique dont les copulations qui surgissent à chaque page n’entendent visiblement pas respecter l’injonction démographique et fécondatrice) en myriades de rencontres ouvertement sexuelles et, ma foi, extrêmement détendues (si l’on ose dire en la matière, bien sûr).

Anna et Ben. Ensuite, Ben ouvre les rideaux. Il fait déjà nuit. On est en janvier. La lumière rouge et bleue du néon de l’Holiday Inn de la place de la République fauvise le corps longiligne d’Anna, allongée nue sur le dos et le drap. Lui s’agenouille au bord du lit, embrasse ses pieds, écarte ses cuisses, saisit ses hanches et l’attire à lui. Anna ferme les yeux. Elle ne comprend pas un mot de ce que lui dit Ben alors qu’il la pénètre et commence son lent va-et-vient. Elle regrette d’avoir fait allemand-espagnol.
Tiens, si, elle comprend le mot darling. Il lui semble terriblement out.

Loin de n’être que l’effet du hasard, et bien que multipliant soigneusement les lieux, les circonstances et les caractéristiques sociales, professionnelles et morphologiques des actrices et des acteurs, ces 78 rencontres obéissent à des règles drastiques, dont certains des principes-clé sont illustrés en fin d’ouvrage par un récapitulatif des accouplements proposés, par une rosace donnant donc certains des sens de cette curieuse chapelle, et par une pyramide qui souligne logiquement certains empilements. Des récurrences sont aussi à l’œuvre, transmettant tel ou tel motif de scène en scène selon quelque rituel tenu secret, qu’il s’agisse du tigre qui orne la couverture du livre, de la phrase de Bataille aux allures progressivement talismaniques, ou encore de certaines métaphores particulièrement savoureuses. Hervé Le Tellier n’entretient aucune exclusive au long de cette ronde devenue valse et ballet, refuse toute ségrégation, et ne promet pas non plus bonheur ou accomplissement (sexuel ou spirituel) à chacun. ces moments, orchestrés ou volés, ne garantissent nullement aux impétrants l’abandon provisoire des soucis du quotidien, des distractions professionnelles ou des ennuis de santé, mais leur fugacité même introduit au long de ces 78 pages une légèreté décisive et pour tout dire, bien roborative – sous des formes parfois authentiquement paradoxales.

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Zach et Anna. Sous un porche de la rue des Francs-Bourgeois, Zach s’adosse au mur et attire Anna à lui. Par un entrebâillement des étoffes, il glisse la fraîcheur de ses vieilles paumes enseignantes sur la chaleur des jeunes fesses étudiantes. il murmure à l’oreille d’Anna une phrase de Georges Bataille : « L’acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l’espace », dont la signification lui a toujours quelque peu échappé. « À demain », lui répond Anna en s’éclipsant dans l’escalier.
C’est rageant : dans le caleçon de Zach, le sildénafil, molécule subrepticement avalée sous la forme d’un comprimé bleuté, fait peu à peu inutilement effet.

(…)

Niels et Yolande. C’est bien, la cicatrisation est presque totale, fait observer Yolande à Niels, tout en manipulant sa verge avec délicatesse et professionnalisme. L’heure est plus au médical qu’au divertissement, mais la situation aussi tendue que les seins lourds sous la blouse blanche fait gonfler l’organe en réparation. Niels respire vite. Yolande s’accorde quelques longues de palpation avant de suggérer à Niels de remonter son pantalon. Il range l’objet avec gêne et difficulté.
Son regard se pose sur le badge de Yolande. Elle dit en riant : « Je sais, la photo est si vieille que dessus, j’ai l’air jeune. » Il rougit.

Soixante-dix huit grammes de sexe oulipien multiforme et tournoyant, plutôt bienvenu dans un monde qui n’en a pas toujours le charme étrange.

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® Alexandre Resovaglio

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À propos de charybde2

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