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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Nage entre deux eaux » (Jérôme Lafargue)

Qu’y a-t-il à l’intérieur du Bleu Pétrole de Bashung ?

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Je ne dirai pas que Bleu Pétrole m’a sauvé, non, faut être honnête, ce qui m’a sauvé, c’est le bruit de la dizaine de CD balancés à terre par Jed une nuit de septembre. Il les avait volés au hasard dans le supermarché du coin, s’était bourré la gueule puis orienté avec les étoiles pour enfin s’affaler sur le canapé défoncé de l’entrée. (…) Il vait dû prendre une brassée de disques dans un bac à promos et s’enfuir je ne sais trop comment. Une fois virés les albums des biberonneuses et des bellâtres, j’ai trouvé Bleu pétrole. Voilà quelque chose qui sortait du lot. Je l’ai installé sur l’ordi puis chargé sur mon iPod. Bashung, je connaissais très peu, mais sa voix tranchait avec le tout-venant et, comme tout le monde, j’avais succombé à La nuit je mens. Je me souvenais avoir dansé avec ma cousine sur cette chanson et l’avoir pelotée en tremblant. Je me souvenais aussi de la baffe subséquente qui ébranla le sac d’os dégingandé et sans vergogne de douze ans que j’étais alors.

Après « Où vont les vaisseaux maudits ? » de Marie Cosnay, voici la deuxième des quatre nouvelles de « Des trains à travers la plaine », le coffret consacré à Alain Bashung en 2011 par la collection Porte à côté des éditions In8. Jérôme Lafargue, dans le décor landais de pinèdes et de dunes qui lui est familier, s’est emparé dans « Nage entre deux eaux » de l’album « Bleu pétrole » – je vous laisse découvrir de quelle manière il a su utiliser des chansons telles que « Le secret des banquises » ou « Comme un lego » pour nourrir son intrigue, dans laquelle – en réduisant le risque de « spoiler » au strict minimum, un fils d’excellente famille du Cap-Ferret s’encanaille et se détruit dans la drogue et le rock’n’roll (plus exactement le heavy metal), avec des conséquences potentiellement fort fâcheuses.

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Je me suis retrouvé sur la plage au son de l’une des reprises de Manset, et bien entendu, je me suis senti tout chose. Tout était réuni pour que je me livre à mon passe-temps favori : l’apitoiement sur moi-même, la débandade mélancolique. J’avais dix-neuf ans et je ne voyais pas de retour possible. « Au-delà c’est le vide », ouais, t’as bien raison Gérard. Il n’existait pas de véritable explication à ma colère. L’arrivisme petit-bourgeois de mes parents n’était qu’un prétexte, je le concevais sans difficulté. Je n’étais bien nulle part, surtout pas avec Jed et sa bande de tarés, qui se gobergeaient d’avoir attiré dans leurs filets le fils de l’industriel qui employait la moitié de la circonscription. Qu’est-ce qu’ils croyaient ? Qu’on allait braquer mes vieux ? Que j’allais leur rapporter du fric ? J’étais raide comme eux, à tous les points de vue d’ailleurs. Nous avions testé de conserve à peu près toutes les substances : herbe, champignons, colle, tabac mélangé à de l’aspirine écrasée en poudre, ecstasy, coke et j’en passe. Nous avions aussi une jolie collection de pipes à eau. De quoi détruire durablement les quelques neurones qui subsistaient dans ma pauvre caboche, et parmi eux ceux qui recélaient le sentiment de la culpabilité. Je n’avais même plus de conscience politique. L’occasion était belle pourtant de mettre en scène le prolétariat balnéaire contre le grand capital terrien intrusif. Mais je m’en moquais comme d’une guigne. J’avais même abandonné le surf au bout de quelques mois, alors que mon premier ride datait de mes neuf ans et que l’opportunité m’était enfin donnée d’en faire tout mon saoul. Quelle idiotie. Je n’étais plus que lâcheté, néant et inutilité. Et je me détestais de le comprendre avec une telle acuité. Je n’étais bon qu’à me mettre à l’envers et à raconter des conneries.

Jouant en moins de vingt pages avec les clichés rock extrêmes de la bourgeoisie désœuvrée, utilisant avec malice un décor charnel et omniprésent, Jérôme Lafargue parvient à la fois à rendre une parfaite justice à la poésie désenchantée de Gérard Manset (interprétée par Alain Bashung dans son ultime album), et à surprendre parfaitement logiquement la lectrice ou le lecteur dans un final cynique, inexorable et cohérent. Un indéniable tour de force qui ne nous surprend guère de la part de l’auteur rusé de « L’ami Butler », de « Dans les ombres sylvestres », de « L’année de l’hippocampe » ou de « En territoire Auriaba », que l’on aura un immense plaisir à retrouver chez Charybde le mercredi 7 juin prochain à partir de 19 h 30, en tant que libraire d’un soir, mais aussi pour évoquer ses tout récents « Au centuple » et « Un souffle sauvage ».

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