☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Heimska – La stupidité » (Eiríkur Örn Norđdhal)

Pleine d’humour noir, une fable acérée du narcissisme terminal contemporain.

x

60370

Avant de l’épouser, Áki avait prévenu Lenita que, si elle le trompait, il ne se gênerait pas pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Je sortirai et je coucherai avec quelqu’un d’autre, avait-il menacé. N’importe qui, avait-il répété en voyant qu’elle ne répondait pas. Peut-être fallait-il voir dans cet échange l’annonce de la série d’événements des trois années qui venaient de s’écouler – depuis la première fois qu’ils avaient couché ensemble une véritable guerre par baises interposées avait régné entre eux et, apparemment, les hostilités étaient loin d’être finies.
Lenita tenait à ce qu’il la voie et s’arrangeait pour le prévenir. Ça n’avait rien de secret. Six webcams étaient installées dans leur chambre à coucher, une autre dans le salon, trois dans la cuisine et même une dans les toilettes, leur jardin était équipé d’une caméra de surveillance, comme d’ailleurs tous ceux que comptait la rue, sans parler des quatre drones qui patrouillaient constamment au-dessus de la langue de terre où était bâtie la ville et des images-satellite visibles sur le Net. Les gens avaient cessé de baiser portes closes ou de déféquer en privé. D’ailleurs, quelles raisons auraient-ils eues de faire autrement ? Ce n’était pas une honte de baiser ou de chier. Tout le monde faisait ça. C’était en revanche très laid de tromper son conjoint – tout bonnement inacceptable.

Récit enlevé et acéré conduit tambour battant à la troisième personne, « Heimska » (« la stupidité » en islandais) aurait pu n’être « que » le compte-rendu désespérant et drôlement fielleux du déchirement d’un couple d’auteurs à succès, obsédés de sexe et d’ego, au cœur du « grand village » islandais. En l’inscrivant dans un tissu dense de réseaux sociaux où l’exhibitionnisme de moins en moins latent se renforce d’une impressionnante batterie de caméras de surveillance et de drones espions, toutes et tous en accès public, ce roman de 140 pages prend les allures d’une redoutable fable légèrement post-contemporaine du narcissisme exacerbé, de la complaisance aveugle en matière socio-politique, et des vies égoïstes se déroulant dans des tunnels parallèles immatériels.

En l’absence d’électricité, le réel était plus morne, comme anesthésié. Les couleurs de la montagne, le sourire des Nigérians, les œillades des Français, le clapotis des flots. Même le jambon avait un goût d’eau et les melons semblaient moins sucrés. Un étrange silence régnait sur la falaise à oiseaux et les migrateurs faisaient preuve d’une étonnante éducation à l’heure du petit-déjeuner. Assis tout seul près de la fenêtre, souffrant d’un mal de tête dû au manque de café plutôt qu’à la gueule de bois, Áki tentait de faire taire son impatience. Bien que ne captant aucun réseau, il avait descendu son téléphone par habitude et ne voulait pas finir le peu de charge qui restait sur sa batterie en jouant à Angry Birds.

x

27266943

Publié en 2015, trois ans après le monstrueux « Illska – Le mal », traduit en français par Éric Boury chez Métailié en janvier 2017, le cinquième roman de Eiríkur Örn Norđdahl, maniant des registres fort différents de ceux de son prédécesseur, prend un malin plaisir à jouer du contrepied à outrance vis-à-vis de la lectrice ou du lecteur, en malmenant gaiement ses protagonistes – dont l’aveuglement et l’inconséquence contrastent ainsi sauvagement avec le patient acharnement altruiste (fût-il parfois bien paradoxal) des personnages de « Illska ». Sans le machiavélisme des liaisons dangereuses modernes de « La toile » de Sandra Lucbert, mais jouant aussi des pulsions mortifères contradictoires qui hantent le contemporain sur-technologisé, « Heimska » fourmille de clins d’œil déstabilisants qui résonnent comme autant de métaphores entrelacées donnant toute son épaisseur au récit pourtant bref, que ce soient le sujet des romans concurrents (de facto) des amants maudits, le rôle exact d’une sardinerie reconvertie en atelier d’art contemporain, la notion de dépendance énergétique à l’échelle d’une ville ou d’un pays, les caractéristiques physiques de certaines rencontres sexuelles spécifiques, la manière dont la vie proprement littéraire interagit ou non avec l’ensemble de la société, ou même le nombre de voitures de police en patrouille semblant rythmer chaque chapitre jusqu’au crescendo – decrescendo final – que l’on se gardera bien, naturellement, de révéler ici.

Tout l’automne durant, Áki et Lenita s’employèrent à remporter de grandes victoires littéraires et sexuelles en s’arrangeant toujours soigneusement pour que l’autre soit au courant. Ils s’affrontaient par procuration à travers les articles qui cherchaient à déterminer qui avait écrit le livre le plus génial, qui était le plus fort dans l’exploration de l’intimité, des structures sociales, des rouages du langage et du sang des mots. Les lignes n’étaient pas tout à fait claires mais, pour résumer, les chroniqueuses prenaient en général le parti de Lenita et leurs collègues masculins celui d’Áki. Les colonnes du Morgunbladid affirmaient que la jeune femme avait « réalisé une incomparable prouesse » tandis que celles du Fréttabladid claironnaient qu’Áki « constituait à lui seul une catégorie spécifique parmi les écrivains islandais ». Quant à la blogosphère littéraire, elle n’y allait pas non plus avec le dos de la cuiller. Plus les livres se voyaient dénigrés par certains, plus d’autres s’employaient à les défendre avec ardeur, plus l’un était porté aux nues aux dépens de l’autre, plus le premier voyait ses défauts et ses manques soulignés. Les affrontements atteignirent leur point culminant dans l’émission littéraire Kiljan où les critiques – un homme et une femme – s’abreuvèrent mutuellement d’insultes jusqu’à ce que l’homme quitte le plateau tandis que la femme lui envoyait quelques crachats dans le dos.

Mine de rien, ce bref roman joueur et implacable réussit la prouesse de saisir plusieurs des essences rares de la stupidité essentielle du contemporain, et d’y plonger gaiement lectrices et lecteurs jusqu’au moment fatal, en un superbe tour d’écriture, d’ironie cinglante et de mise en abîme forcenée.

x

AVT_Norddahl-Eirikur-Orn_9352

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :