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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Poèmes de supermarché » (Andri Snær Magnason)

Extraire une poésie acide des rayons fiévreux du supermarché

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On est ce que l’on mange
Mon grand-père était à 70 % eau
il était à 70 % le ruisseau
qui longeait la maison
descendant des montagnes
Il était à 30 %
la truite dans le ruisseau
la perdrix dans la bruyère
et les agneaux dans les herbages
qui ondulaient au vent
autour de la maison
Je ne suis pas à 70 % eau
tout au plus 17 % d’eau minérale gazeuse
le reste est un mélange de Coca light et de café
Je suis pâtes italiennes et riz chinois
je suis jambon danois et ananas sud-africain
dans mes veines coule du ketchup américain
On est ce qu’on mange
je suis un monde en miniature
Je suis un Bónus en miniature

Il faut un bel aplomb, saisi par ce que les rayons d’un supermarché, en Islande ou ailleurs, disent de nous, de notre société de consommation et de notre rapport au monde, pour, à 23 ans, s’en aller entreprendre le mythique Jóhannes Jónsson, fondateur et propriétaire de la chaîne Bónus, et lui proposer l’écriture d’un recueil de poèmes prenant son affaire pour prétexte et support. En 1996, six ans avant son roman « LoveStar », mondialement célébré depuis lors, c’est ainsi qu’Andri Snær Magnason entrait en littérature, par une étonnante et puissante petite porte qui en disait sans doute déjà très long sur son devenir d’écrivain multi-facettes et d’activiste inlassable.

Miracle
Les graines germèrent quand elle toucha le paquet
de müesli et ses bras se chargèrent de tournesols
qu’elle jeta par terre pour atteindre le
congélateur qui dégela et s’emplit d’une eau
où nageaient en cercle des aiglefins aux écailles argentées
et les feuilles s’épanouirent sur les étagères et enfoncèrent
leurs racines dans le linoléum tandis que des gigots d’agneau
rejoignaient leur dos et leur tête roussie puis couraient
en bêlant à travers le magasin et qu’elle arrachait
son tailleur et disparaissait dans la forêt profonde

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Revu et complété en 2003 (« avec 33 % de poèmes en plus »), le recueil a été traduit en français en 2016 par Walter Rosselli aux éditions d’En Bas, dans une superbe édition bilingue, avec une postface d’Éric Boury. Au-delà de ses fort beaux mérites propres, il permet à la lectrice ou au lecteur d’entrer de plain-pied dans un univers critique roboratif et imagé, rêveur et fou tout en collant à un redoutable pragmatisme social et politique, qui annonce déjà dans sa concision les développements à venir dans « LoveStar », sous une forme différente. Une poésie subtilement engagée, nourrie en profondeur de références allant de la mythologie scandinave et de Dante à la pop culture contemporaine et à William Burroughs, ne dédaignant à aucun moment le charme discret de l’absurde, une poésie dont il faut sans hésiter user et abuser, un peu plus de vingt ans après sa création.

Déception
La tête d’agneau roussie me lance
un regard glacial
comme si c’était moi
qui lui avait dit
que les morts par l’épée vont au Valhalla

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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