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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Côté cour » (Leandro Ávalos Blacha)

À l’ombre d’une omniprésente tour télécom et d’une organisation carcérale privée, un univers entier en folie intime et publique

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Ici, au cœur de ce village de maisonnettes assemblées au pied de la grande tour-relais de Phonemark, ce sont le plus souvent les grands-mères qui possèdent l’immobilier. Les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants s’y agglutinent dans des foyers surchauffés et légèrement grouillants, dans lesquels l’espace est rapidement rare et précieux. Pourtant, la rudesse économique est si présente, et le risque de ne plus pouvoir payer ses forfaits de portable – signant par là son arrêt de mort social – si élevé que, peu à peu, bien des maisonnées ont accepté de participer au programme de privatisation carcérale lancé par Phonemark, en hébergeant chez elles un détenu à l’environnement soigneusement et hautement sécurisé.

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Mamie a été la première à s’inscrire au Plan. La maison était trop grande pour elle et les délinquants ne lui faisaient pas peur. Elle voulait qu’on lui en envoie deux. Mais maman savait déjà ce qui nous attendait, alors elle l’a convaincue de commencer par en prendre un seul. Et de demander qu’ils l’installent plutôt dans la petite dépendance. Ma grand-mère était vieille et vivait seule ; ils ne feraient sans doute pas de difficultés. Comme ça, on aurait toute la maison pour nous, et, entre la retraite de mamie et ce qu’elle toucherait avec le Plan, papa calculait qu’on arriverait à s’en sortir.
Au moment où Phonemark a livré le prisonnier, il fallait que seule la maîtresse de maison soit présente. Du coup, on s’est tous retrouvés sur le trottoir avec les voisins, à regarder les fourgons garés devant l’entrée. Du premier, les techniciens ont sorti des machines et des outils bizarres, que même papa n’avait jamais vus à l’usine. Le délinquant devait être enfermé dans l’autre ; on ne voyait pas ce qu’il y avait à l’intérieur mais c’était ce qui se disait.

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medianera.-avalos

Quatre ans après « Berazachussetts » et cinq ans avant « Malicia », le troisième roman (dissimulé sous la forme d’un recueil de cinq nouvelles subtilement reliées entre elles) de Leandro Ávalos Blacha condense en 2011 dans un espace villageois extrêmement resserré une bonne partie des caractéristiques féroces et délétères de ses univers en folie, hautement plus cruels que ceux de Fredric Brown, avec qui il partage néanmoins ce sens joyeux de l’absurde inscrit au cœur impavide du quotidien, et de la déliquescence prononcée des habitats ordinaires de l’humanité. La belle traduction française d’Hélène Serrano, publiée chez Asphalte en 2013, préserve avec soin l’humour grinçant de l’original, et donne à goûter avec justesse les dérives oniriques et joueuses de ces anecdotes qui peuvent évoquer par moments les furieux assauts d’irréalité dont le Jérôme Noirez de « Féérie pour les ténèbres » détient certains des secrets.

Le prisonnier n’avait eu aucun mal à la séduire. Mais il prenait plaisir à la provoquer. Il se lavait juste devant les barreaux, avec l’éponge et le seau d’eau qu’on lui apportait chaque jour, pour qu’elle puisse le voir à moitié nu. Fany l’épiait par la fenêtre de la cuisine, pas tout à fait consciente du fait que sa silhouette se détachait derrière le rideau. Il n’avait jamais vu un tel mélange de désir et de terreur chez une femme. Elle est folle, se disait-il. Mais cela ne le dérangeait pas. Elle n’osera jamais rien faire, soupçonnait-il également. Cela l’inquiétait un peu plus. Cependant, il n’avait pas modifié sa stratégie. Ce n’était pas la première fois qu’il séduisait une de ses geôlières, et l’expérience lui disait que toute initiative prématurée risquait de tourner court : il arrivait qu’elles soient choquées et prennent peur. Dans ces cas-là, elles pouvaient se retrancher au-delà d’un point de non-retour. Il devenait à leurs yeux pareil à un sac d’ordures, un rebut qui ne perdait jamais de sa dangerosité. Mais depuis qu’Ángel avait appris à être patient et à se montrer plutôt comme un rebut passif dont elles pouvaient user et abuser, elles se donnaient à lui sans résistance, se sentant maîtresses de la situation. À elles de voir comment se passer de lui, le moment venu. Ángel avait ainsi provoqué nombre de crises de jalousie et quelques grossesses.

Terriblement réjouissant, le voyage presque immobile proposé ici par Leandro Ávalos Blacha n’est pas de tout repos : l’horreur plus ou moins doucereuse s’infiltre partout, nimbée d’un réalisme magique qui fait le plus souvent figure de déguisement pour sa dureté et sa cruauté. Pourtant, jusqu’au bout, un je-ne-sais-quoi de joueur résiste, une gouaille villageoise et un regard d’enfant faussement innocent repeignent en permanence de vives couleurs le sordide infligé aux êtres par l’alliance de l’intérêt économique bien compris et de la face sombre de la nature humaine.

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