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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’homme au boulet rouge » (Jean-Patrick Manchette & Barth Jules Sussman)

L’étonnant et fort brutal western décharné et comportementaliste de Jean-Patrick Manchette, transfigurant somptueusement un petit scénario spaghetti.

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Au même instant, les Versaillais ont enfin repris l’église Saint-Christophe, à la Villette, et ils marchent dans le sang, mais Pruitt n’en sait rien, il n’en saura jamais rien, la question ne présente pour lui aucun intérêt. C’est que Pruitt est assis sur le perron d’une vaste baraque croulante, en bois, à peu près au milieu de l’État du Texas, et il est occupé à nettoyer son arme, un Remington à simple action, dont la crosse de noyer est rayée et blanchie par les chocs, la sueur, le sable. Pruitt est un homme carré et robuste, la mâchoire solide mais les yeux étroits et le sourire un peu vicieux. Tel quel, il est fermement installé dans l’existence, il nettoie soigneusement son revolver.

Comme il en parlait lui-même discrètement mais intensément dans son « Journal (1966-1974) », et comme l’explique davantage son fils Doug Headline dans la préface de l’édition de 2006, c’est à partir d’un scénario relativement obscur du New Yorkais Barth Jules Sussman, teinté initialement de nuances de western spaghetti qu’il n’affectionnait guère, que Jean-Patrick Manchette va faire beaucoup plus qu’écrire l’adaptation demandée par les éditions Gallimard, en créant en 1972 ce véritable western sec et décharné, petit sommet d’écriture béhaviouriste post-hammettienne projetée dans le Texas pénitentiaire et entrepreneurial de 1871.

Sur la plantation d’Augustus C. Potts, la productivité est grande. Elle fait plaisir à voir. Sublimant leur sexualité, les hommes triment que c’en est une vraie bénédiction. Même l’équipe des boulets rouges, bien qu’il lui manque un homme – Greene – et malgré les boulets qui retardent sa marche, a grandement accéléré. Quant aux prisonniers sans chaînes, ils ont le feu aux fesses, et nulle équipe n’avance plus vite que celle où Vieux-Chêne et Russki encouragent leurs compagnons par la voix, le geste et l’exemple.
Le coton se cueille donc. Il s’amasse dans les sacs, s’empile dans les chariots, parcourt la plantation, s’entasse dans les hangars où il est mis en balles. Dans les champs, sur les pistes de poussière rouge, entre les bâtiments de l’exploitation, à l’intérieur de ces bâtiments, l’activité est multiple, vive, forcenée. Il n’y manque qu’une musique allègre pour que le tableau soit complet.
La musique allègre, c’est dans le cerveau de Potts qu’elle résonne.
Planté fermement sur son perron, le propriétaire jubile. À son côté, Pruitt est sombre. Son œil est envieux. Il lui est pénible de constater que les façons cauteleuses de son patron obtiennent de meilleurs résultats que la manière forte. C’est que Pruitt ne comprend rien à l’humanisme.

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Jean-Parick-Manchette-Barth-Jules-Sussman-Lhomme-au-boulet-rouge-1972

Saisissant à bras-le-corps ce microcosme de bagnards extrêmement durs à cuire, emprisonnés pour des raisons fort diverses, et placés quelques mois au service de l’ambition économique d’un planteur de coton au bras long et au savoir-faire indéniable, Jean-Patrick Manchette nous offre, au-delà du canevas initialement fourni par Barth Jules Sussman, en 200 pages d’une terrifiante intensité et d’une ironie qui ne l’est pas moins, un condensé de western dans lequel les clichés attendus sont soigneusement réalignés pour l’obtention d’un effet explosif maximal. Il n’y a sans doute pas de véritable coïncidence (comme nous le rappelle à fort juste titre, à propos d’autres points de convergence, l’excellent ouvrage critique « Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire ») à ce que cet « Homme au boulet rouge » résonne fortement, sans leurs recours aux manipulations fantastiques ou aux tropes science-fictives, avec les quatre westerns de Valerio Evangelisti mettant en scène, de près ou de loin, l’incroyable personnage de Pantera, qu’il s’agisse de « Métal hurlant » (2001), « Black Flag » (2002), « Anthracite » (2003)  ou « La coulée de feu » (2005) : ici aussi, l’écriture est extrêmement insidieuse sous sa simplicité apparente, et la puissance sociale et politique du capitalisme des barons-voleurs irrigue déjà les moindres détails du paysage surchauffé.

Insoucieux des drames individuels, le mouvement de l’Économie se développant pour elle-même suit son grandiose bonhomme de chemin. Chaque seconde, le commerce, l’industrie, l’agriculture croissent. Et Potts, qui n’a pas conscience de la grandeur du mouvement, y trouve cependant son bonheur, et il y participe. C’est pourquoi, en ce moment, le visage du planteur reluit, tandis que l’homme, debout dans une vaste grange pleine de coton, contemple le coton, les hommes qui manipulent le coton, la grande machine qui égrène le coton brut et en fait ensuite de vastes balles de cinq cents livres, lesquelles s’amassent à chaque instant au fond du hangar. Ultérieurement, les balles de coton, grosses à peu près comme une malle-cabine, seront acheminées par terre, par fer, par mer, à travers les États-Unis d’Amérique, et la matière subissant en chemin maintes transformations se répandra à travers l’Union et à travers le Monde, engendrant de l’argent partout sur son passage. C’est pourquoi Potts reluit de plus en plus, et voici qu’il éprouve le besoin de communiquer.

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