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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Journal 1966-1974 » (Jean-Patrick Manchette)

Une plongée intime dans la construction d’un écrivain et d’un lecteur.

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RELECTURE

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De ses vingt-quatre ans (mais surtout à partir de 1968, en réalité) à son décès en 1995, Jean-Patrick Manchette a tenu un journal, au quotidien ou presque (en de rares occasions, les entrées s’y font hebdomadaires). La première partie de celui-ci, couvrant la période 1966-1974, a été publiée chez Gallimard en 2008, assortie d’un bref mais précieux avant-propos de son fils, Doug Headline (le jeune Tristan, entre 4 et 12 ans, du journal lui-même).

Je vais relire un peu de Baudelaire avant de m’endormir. Ce chien réactionnaire avait quelques raisons d’être réac. Rêve de monde unitaire, comme dirait Vaneigem, et il regardait plutôt derrière soi, parce que le mouvement du présent n’avait rien d’unitaire. Tout de même, les trônes, les vertus, les dominations me restent en travers de la gorge. (Mercredi 29 janvier 1969)

Certains commentateurs, à l’époque de cette parution, ont trouvé que la part du quotidien (rentrées d’argent, dépenses, déplacements, démarches diverses, tâches réputées ancillaires, etc.) y tenait une place trop importante. Il me semble que ce n’est pas le cas, et qu’au contraire, traitée avec une régularité qui est celle du réel et néanmoins une légèreté aussi sincère que possible en regard de l’importance des relations avec les personnes, avec les images et avec les textes, cette vie matérielle, au sens de Fernand Braudel, donne toute sa puissance d’évocation à ce patient catalogage des années de labeur qui virent l’émergence, l’écriture, puis la publication de « Laissez bronzer les cadavres » (1971), de « L’affaire N’Gustro » (1971), de « Ô dingos, ô châteaux » (1972), de « Nada » (1972), de « L’homme au boulet rouge » (1972) et de « Morgue pleine » (1973). Cette formidable accumulation de détails personnels, renforcés régulièrement par l’insertion de brèves coupures de journaux et d’entrefilets, politiques ou non, et par la présence d’une petite section Historiographie qui recense, de manière très situationniste (le regard de Jean-Patrick Manchette sur l’I.S. et ses évolutions est d’ailleurs l’un des discrets fils rouges de ce premier volume du « Journal »), des faits et des remarques mêlant le général et le particulier, offre bien davantage qu’un précieux témoignage sur une période qui a largement contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et engendré de nombreux spectres qui continuent à hanter, pour le meilleur ou pour le pire, notre réel.

Je lis avec intérêt L’ALEPH (Borges). Lu aussi les nouvelles de S.F., et notamment L’HOMME QUI A PERDU LA MER (Sturgeon). Borges – la forme la plus décente de la destruction de la raison ; soit la destruction de la raison par elle-même. Analogie avec Mallarmé. Sympathie de Mallarmé pour les anarchistes. Sympathie de Borges pour Martin Fierro. La dernière génération d’intellectuels non ridicules (disparatement comptant Borges, Duchamp, Le Corbusier) s’éteint, qui a bénéficié d’un sursis précaire à cause du retard de la révolution. De même, le retard de la révolution nous a fait cadeau de trente ans d’admirable cinéma. Mais maintenant, c’est terminé. (Dimanche 23 février 1969)

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Le film « Nada » de Claude Chabrol (1974)

Si, concernant le genre policier lui-même, on ne retrouve guère ici (en tout cas, pas dans l’époque visée) les notes théoriques et les critiques acérées qui caractérisent par exemple les « Chroniques » de l’auteur, on se voit offrir en revanche un regard particulièrement captivant sur le cinéma, sur le lien entre cinéma et littérature (notamment à propos des travaux d’adaptation de « Ô dingos, ô châteaux ! » et de « Nada »), sur l’écriture en train de se faire et d’évoluer, et sur la science-fiction, la fantastique et la fantasy. Lecteur et spectateur résolument boulimique (d’après ces notes, sa consommation semble osciller ces années-là entre 3 et 10 films par semaine, et entre 1 et 7-8 pour les livres), Jean-Patrick Manchette témoigne d’un jugement souvent impitoyable, parfois surprenant, régulièrement amusé et presque toujours empathique avec une production qu’il parcourt à grandes enjambées, voracement, et avec un indéniable éclectisme, laissant se croiser dans la même semaine, quinzaine ou mois, Marguerite Yourcenar, John Le Carré, Alexandre Vialatte, Karl Marx et Friedrich Engels, Henri Michaux, Malcolm Lowry, Len Deighton, Henry de Monfreid, Philip K. Dick, Joseph Conrad, John Brunner, Brian Aldiss, R.A. Lafferty (qui s’affirme discrètement au fil des années comme l’un de ses auteurs préférés), ou encore un manuel sur la mathématique moderne ou une histoire du travail en France.

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MÉCHASME, de John Thomas Sladek, est un pur chef-d’œuvre dans le genre non sensique sensé et fortement dada (Il y est d’ailleurs question d’un parti Dada). Les mêmes hantises qu’un Dick ou un Ellison sur la vie moderne, mais un traitement parodique qui pousse au burlesque par exagération les thèmes, explicitement cités, de Frankenstein, de la révolte des machines, de l’espionnage, etc. J’ai bien ri et j’ai eu bien du plaisir. (Dimanche 28 janvier 1973)

Dans de nombreux interstices de cette singulière densité de vie matérielle et intellectuelle, les relations avec la compagne Mélissa et avec le fils Tristan, encore fort jeune, mais déjà étonnamment complice en matière de films et de livres (ce qui laissait présager une formidable culture pour l’avenir, qui ne fut pas démentie par les faits), tiennent une place essentielle – d’autant plus impressionnante qu’elle demeure présentée (comme le rappelle Doug Headline dans son avant-propos) d’une manière nettement factuelle et béhaviouriste (le modèle Dashiell Hammett est bien profondément implanté chez Jean-Patrick Manchette), dans laquelle les affects peuvent être suggérés mais ne sont jamais directement traités. À la relecture, ce « Journal » est peut-être encore plus riche et stimulant qu’à l’origine, et pour reprendre les mots de Doug Headline, on y distingue bien « le parcours d’un homme qui trouve sa véritable voie, apprend son métier et devient écrivain », sachant qu’il « appartient au lecteur de tirer la vision d’ensemble et d’entendre, par-delà les mots, ce qui n’a pas été dit. »

Nous aurons la joie de parler de Jean-Patrick Manchette ce jeudi 11 mai prochain à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), à partir de 19 h 30, en compagnie de Gilles Magniont, Jeanne Guyon, Xavier Boissel et Hervé Aubron, autour de la publication de l’excellent ouvrage collectif « Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire », aux éditions Anacharsis.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

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