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Je me souviens

Je me souviens de : « Nada » (Jean-Patrick Manchette)

Il y a 45 ans, le percutant renvoi dos à dos des deux mâchoires du piège terroriste.

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Ma chère Maman,
Cette semaine je n’attends pas qu’on soye samedi pour t’écrire car j’en ai à te raconter des choses, ho là là !!! En effet les Anarchistes qui ont kidnappé l’ambassadeur des Etats-Unis, c’est nous qui les avons eus, c’est-à-dire notre escadron. Moi là tout de suite, je me hâte de te dire que personnellement je n’en ai pas tué le moindre.

C’est par ce début de lettre fort peu conventionnel que s’ouvre en 1972 « Nada », le quatrième roman de Jean-Patrick Manchette, celui qui restera sans doute son texte le plus directement politique, et celui qui deviendra l’un des emblèmes les plus éclatants, à chaud comme rétrospectivement, de ce que l’on appela alors le néo-polar.

C’est aussi par ce roman que j’ai découvert – fort tardivement – l’auteur, en 1996, alors que j’explorais la catalogue historique de la Série Noire de Gallimard, en conséquence plus ou moins directe du double choc causé par « La sirène rouge » (1993) et « Les racines du mal » (1995) de Maurice G. Dantec.

Pour des raisons qui demeurent aujourd’hui encore bien mystérieuses, j’étais à l’origine passé totalement à côté de cet auteur phare, ayant découvert le dit « néo-polar » par l’entremise de Frédéric Fajardie (que Jean-Pierre Manchette aura cordialement détesté de son vivant – ce qui est bien triste, mais l’explication possible de cet état de fait dépasserait toutefois largement le cadre de cette petite note mémorielle), avant tout, mais aussi de Didier Daeninckx et de Thierry Jonquet, principalement.

Buenaventura avait refait un petit somme après son coup de téléphone à Treuffais. Il en fut tiré à trois heures de l’après-midi par la sonnerie du réveille-matin. Il s’assit dans son lit en sous-vêtements, la bouche pâteuse. Il avait fumé, bu et joué au poker jusqu’à cinq heures du matin. Il se nettoya les yeux avec ses poings. Il se mit nu, passa dans le cabinet de toilette, se lava les pieds, les aisselles et l’entrecuisse, se brossa les dents et se rasa. Il enfila ensuite un pantalon de velours et un pull à col roulé reprisé aux coudes. Revenu dans la chambre, il mit un peu d’ordre, retapa le lit, transporta les verres sales dans le lavabo et posa les litres vides contre le mur, près de la porte. Il restait un fond de Margnat dans un conteneur plastique. Buenaventura se l’envoya, eut un horrible frisson et faillit tout rendre. Il ouvrit ses volets et contempla la rue de Buci. Des étudiants chevelus papotaient aux terrasses couvertes des bistrots. Buenaventura referma la fenêtre, ramassa les cartes à jouer souillées de vin éparpillées sur la petite table pliante et les jeta dans la corbeille à papier. Penser à acheter une douzaine de jeux cachetés. Il s’assit sur son lit et fit ses comptes dans son carnet. Dans la nuit, il avait gagné cinq cent soixante-treize francs. Bien. La période de déveine semblait prendre fin. Buenaventura avait besoin d’un pardessus ou au moins d’un caban. Il commençait à faire froid.
Il rangea l’argent sur lui, le répartissant entre les différentes poches de son pantalon et de son manteau de cuir moisi et percé en de nombreux endroits. Il mit des chaussettes sales et des bottes de caoutchouc, enfila le manteau, enroula une écharpe noire autour de son cou et se coiffa d’un feutre noir fabriqué avant la seconde guerre mondiale à Harrisburg, Pennsylvanie. Avec sa gueule mince et pâle et ses côtelettes touffues, il avait l’air d’un brigand dans une version néo-réaliste de Carmen.

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Davantage encore qu’avec les braqueurs amateurs de « Laissez bronzer les cadavres ! » (1971), les barbouzes françaises et marocaines de « L’affaire N’Gustro » (1971) et le tueur psychopathe de « Ô dingos, ô châteaux ! » (1972), c’est sans doute avec « Nada » et ses maladroits gauchistes adeptes de la lutte armée que Jean-Patrick Manchette réalise in vivo, et avec éclat, la mise en application de sa robuste vision du roman noir (qu’il théorisera par ailleurs dans ses « Chroniques »), actualisation profonde et teintée de situationnisme du roman policier béhaviouriste américain des années 30, hérité de Dashiell Hammett, redonnant ainsi au genre toute sa puissance socio-politique auparavant largement enfuie.

Buenaventura prit sur le bureau un bloc et un crayon et griffonna.
– Au fait, demanda-t-il, qu’est-ce que c’est que cette connerie de conseil juridique ?
– Un coup qui a foiré, dit Epaulard. On avait accroché un pigeon sur l’histoire classique de se récupérer le trésor de guerre du F.L.N., le pognon que Khider a étouffé. J’avais besoin d’une surface. Total, mon partenaire s’est fait repasser en Allemagne par des Turcs, l’autre semaine, et le pigeon s’est fait la malle. Je me retrouve avec le bureau payé jusqu’à la fin du mois, et une Cadillac 1956, et mes yeux pour mater.
Buenaventura ricana brièvement et se versa une autre vodka.
– En tant qu’expert, dit-il, on pourrait t’appointer.
– Avec la rançon de l’ambassadeur, j’imagine ?
– Exact.
– Vous la toucherez jamais.
– Qu’en sais-tu ? Viens ce soir.
– Non.

On sait en parcourant le passionnant et bizarre « Journal 1966-1974 » de Jean-Patrick Manchette à quel point celui-ci était un observateur féroce de l’actualité sociale et politique. Alors même qu’il travaillait sur « Nada » (sous son titre provisoire de « Le consul »), il émaillait ses notes quotidiennes de coupures de presse, ou de brèves réflexions ou remarques tirées aussi de ses parcours de lecteur boulimique et éclectique. C’est aussi avec « Nada » que l’auteur entame son cheminement radical d’exigence stylistique, cultivant de plus en plus souvent et de plus en plus intensément son approche de la phrase et du mot. « Nada » en est un témoignage impressionnant, et nous offre un roman à la puissance ramassée, intacte, quarante-cinq ans après sa publication.

Dimanche 16 avril 1972
Je travaille rapidement au CONSUL, j’ai passé la page 80, je suis satisfait de la façon dont l’histoire se développe, mais mécontent du style terriblement relâché, très mou. Je me suis longuement laissé aller à des phrases très copieuses, en accumulant les actions successives séparées par des virgules et parsemées d’incidentes copieuses elles aussi. Tout cela devra être maçonné à la réécriture, transformé en pavage (en série de pavés), au lieu de ce ciment, ce magma indistinct. (« Journal 1966-1974 », p. 462)

Les règles du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog sont ici. Et nous aurons la joie de parler de Jean-Patrick Manchette ce jeudi 11 mai prochain à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), à partir de 19 h 30, en compagnie de Gilles Magniont, Jeanne Guyon, Xavier Boissel et Hervé Aubron, autour de la publication de l’excellent ouvrage collectif « Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire », aux éditions Anacharsis.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Je me souviens de : « Nada » (Jean-Patrick Manchette)

  1. Manchette est incontournable « L’affaire N’Gustro » « Ô Dingos ô chateaux ! » « Morgue pleine » sont des livres admirables… J’apprécie aussi « Fatale »… Quant à « Nada » excellent bouquin s’il en est, son adaptation cinématographique, par le gars Chabrol (?!?) est une curiosité…

    Publié par Bertfromsang | 7 mai 2017, 21:40
    • Ah oui, et les commentaires de Jean-Patrick Manchette sur la création du film « Nada » sont aussi un beau moment de son « Journal 1966-1974 » (qui n’en manque pas).

      Publié par charybde2 | 8 mai 2017, 10:14

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Journal 1966-1974  (Jean-Patrick Manchette) | «Charybde 27 : le Blog - 10 mai 2017

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