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Lectures BD, Notes de lecture 2017, Nouveautés

Lecture BD : « Soft City » (Pushwagner)

Une incroyable BD ressurgie des années 1970 pour nous foudroyer d’un choc visuel de première grandeur.

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Cet album saisissant de l’artiste norvégien Hariton Pushwagner semble surgi brutalement d’une autre époque, celle de sa conception (1969-1975), disparu qu’il fut dans les méandres d’un déménagement compliqué, avant d’être miraculeusement ressuscité en 2002, pour être traduit en français en 2017 chez Inculte Dernière Marge, par Jérôme Schmidt.

L’une des composantes les plus frappantes de ce miracle éditorial, de cette nouvelle vie après la mort supposée en tant qu’œuvre d’art « qui-eût-pu-être-mais », n’est pas matérielle, mais esthétique et intellectuelle : contemporaines de l’ « I.G.H. » de J.G. Ballard et de la fondation de l’Office for Metropolitan Architecture par Rem Koolhaas, des « Monades urbaines » de Robert Silverberg et du « Small is beautiful » de Ernst Friedrich Schumacher, ces 154 planches s’insèrent dans notre quotidien de 2017 presque comme si rien ne s’était passé entretemps. L’architecture moderniste de masse a certes cessé de plaire et d’être efficace (Mike Davis a largement et subtilement expliqué pourquoi dans « City of Quartz » en 1990 puis, encore plus profondément, dans « Paradis infernaux, les villes hallucinées du néo-capitalisme » en 2007), mais l’hyperconsommation comme principal horizon de pensée et la peur du lendemain comme condition du ronronnement permanent n’ont pas reculé, bien au contraire, contrairement à tous les espoirs d’émancipation portés un temps par les années 1970, comme le signale fort à propos l’écrivain et critique d’art Martin Herbert dans son excellente postface de cette édition française.

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EVOL

Moins encore que bien des bandes dessinées ou des romans graphiques, « Soft City » ne peut se raconter. Il faut goûter au vertige de ces immeubles d’habitation, de ces rues littéralement gorgées de files de voitures à l’infini, de ces bureaux reproduits quasiment à l’infini, dans une atmosphère poisseuse d’aliénation totale et acceptée, dans laquelle seul le monologue décousu et proprement surréaliste de quelques putatifs maîtres du monde introduit un élément de variété. Metteurs en scène à la main de fer insérée dans un gant à mailles fines mêlant le velours et l’acier, ils orchestrent, main sur le holster et cocktail raffiné à portée de dégustation, un univers où se chevauchent soft times et soft kill, soft love et soft 4 megaton rocket, où les injonctions mémorisées et répétées à l’envi (« Nous sommes confiants et vous devez nous faire confiance ») évoquent le « Invasion Los Angeles » de John Carpenter ou bien une étroite association d’Orwell et d’Huxley, hantés par les spectres à chapeau melon de Folon, pour développer cette extraordinaire et silencieuse fabrique du consentement, mariant promotion exceptionnelle sur le jus d’oranges et opportunité à ne pas manquer sur les mines anti-personnel.

La lectrice et le lecteur trouveront avec bonheur davantage d’explications, de références et de mises en perspective dans la superbe préface de Chris Ware, l’un des artisans majeurs de cette redécouverte essentielle, arsenal qui leur permettra de goûter encore plus profondément les tenants et les aboutissements de ce véritable choc visuel, émotionnel et intellectuel.

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À propos de charybde2

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