☀︎
Je me souviens

Je me souviens de : « Le livre machine » (Philip Goy)

À propos d’intense marchandisation des arts, une très savoureuse SF socio-politique et expérimentale des années 70.

x

pdf193-xxxx

J’ai découvert assez tardivement ce roman de Philip Goy, le deuxième de ce docteur en sciences et chercheur en physique au CNRS, publié en 1975 dans la collection Présence du Futur de Denoël. À une époque où je cherchais des romans de science-fiction à l’écriture un tant soit peu expérimentale (donc vers 1996 ou 1997, en gros, puisque ce devait être quelques mois avant la publication de l’impressionnant « Éloge de la pièce manquante » d’Antoine Bello – qui m’avait frappé aussi dans ce domaine, bien différemment il est vrai), j’avais été conquis par cette fort curieuse machine littéraire, récompensée par le Grand Prix de l’Imaginaire 1976.

MODE D’EMPLOI
C’est un livre. Une machine. Un texte : indications scéniques et dialogues = un théâtre, comme la boîte de conserve sur laquelle est dessiné un chat, qui tient dans ses pattes une boîte de conserve sur laquelle est dessiné un chat, qui tient… À l’infini ?
Non. Limitation (pratique : la paresse du dessinateur) théorique : le grain de l’image.
Le grain, est-ce ici le mot, ou l’idée ? Atome plus ou moins insécable, ou bruit ?
De même, l’image sur l’écran vidéo vers lequel est braquée la caméra = Effet larsen optique.
Narcissisme et fécondité du néant qui se regarde et se multiplie : l’Humanité / Dieu.

D’abord un peu comme si les « Vermilion Sands » de J.G. Ballard avaient été insidieusement contaminés par des bouffées d’illusion et de doute échappées de chez Philip K. Dick ou de chez Michel Jeury (l’énorme « Le temps incertain » est paru l’année précédente), une humanité paisiblement réfugiée dans d’immenses cités souterraines faiblement connectées les unes aux autres semble se dissoudre dans une consommation béate, un travail micro-segmenté et bien réglé, et un prétexte artistique permanent. Dans une forme qui associerait étroitement le listing d’ordinateur en folie et la pièce radiophonique (fort justement mentionnée par Philippe Curval dans sa chronique d’époque dans Galaxie, disponible ici), servie par un jeu acéré avec la typographie et la mise en page, « Le livre machine » passe littéralement en revue les différents arts et les confronte impitoyablement à leur devenir procédé comme à leur devenir consommation, usant avec verve d’un humour satirique qui pourrait se comparer au ton fiévreux et endiablé des « Planètes à gogos » de Cyril M. Kornbluth et Frederik Pohl, une vingtaine d’années plus tôt.

x

IMG_5906

Bloc-Rome, cinquante mètres sous terre, un instant T comme tant d’autres, indifférent dans la suite monotone des instants semblables. Étage 18, tour 73, couloir 73-74, cellule 597. Les murécrans sont muets, mais deux femmes nues semblent poursuivre une conversation très animée. Il fait 28° Celsius.
– Je t’assure que ce roman se passe en France, au 19e siècle !
– Ne te fâche pas, Lola, ça n’en vaut pas la peine. Embrasse-moi plutôt.
– Tout de même, c’est invraisemblable, ton histoire de peaux de fourrure, de neige, de traîneaux…
– On dit pourtant que la France est bien froide.
– Racontars ! Ma pauvre Léo, tu crois donc ces rumeurs stupides ! De toutes façons, au 19e, ton décor de neige ne convient pas à la France.
– Mais ça n’était pas en France, je crois que c’était en Russie.
– C’est à croire que tu ne sais pas lire.
– Lola, ma chérie, tu me crois encore plus stupide que je ne suis.
– Mais non, mais non… Écoute, j’appelle un critique littéraire si tu veux.
– Pourquoi pas ? Mais partageons la note.

Une science-fiction sociale et politique à la fois drôle et rusée, qui n’a pas du tout autant vieilli que ce que l’on aurait pu craindre (ce qui en dit sans doute long, d’une certaine manière, sur la littérature et sur notre époque). Elle enthousiasmait également Joël Houssin (voir sa chronique dans Fiction ici), et « Le livre machine » m’avait très naturellement conduit à « Vers la révolution » (1977) et « Faire le mur » (1980), deux romans du même auteur, peut-être encore plus audacieux que celui-ci.

Les règles du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog sont ici.

x

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Je me souviens de : « Le livre machine » (Philip Goy)

  1. lu dans the guardian ce samedi 22 avril
    un papier sur David Foster Wallace (pour les fans de….) https://www.theguardian.com/books

    After centuries of being told by men what is good and what is bad, what is art and what is garbage, what is important and what is trivial, women have decided to fight against this with a form of writing that can best be summarised as “Ack! Men!” The latest entry in this medium is an Electric Lit essay called Men Recommend David Foster Wallace to Me, where a woman who was told by several men that she might enjoy the Infinite Jest author’s work explains that no, she does not enjoy it and this is interesting because, you know, Ack! Men!

    Publié par jlv.livres | 22 avril 2017, 07:59
  2. toujours dans the guardian
    mathias enard serait sur la shortlist pour le Man Booker Prize avec Boussole
    bravo a lui
    voila une boussole qui indiquait bien la voie du succés (en plus de l’est)

    Publié par jlv.livres | 22 avril 2017, 08:02

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :