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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Deconstructing the Starships – Science, Fiction and Reality » (Gwyneth Jones)

Un excellent recueil théorique et critique d’une autrice de science-fiction trop méconnue en France.

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La Galloise de Manchester Gwyneth Jones, qui vit depuis plusieurs années à Brighton, et qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme soprano, demeure une autrice beaucoup trop peu connue en France. Malgré l’estime critique indéniable dont elle bénéficie, et malgré les nombreux prix littéraires accumulés depuis 1987 (6 fois nommée au prix Arthur C. Clarke qu’elle obtient en 2002 avec « Bold as Love », 2 fois nommée au BSFA et 1 fois au BFA, et prix Philip K. Dick en 2004 avec « Life ») – sans même parler de son abondante production de littérature jeunesse sous le pseudonyme de Ann Halam -, seuls deux de ses romans et trois de ses nouvelles, plutôt des œuvres de ses débuts en écriture d’ailleurs, ont été traduits en français. J’ai gardé par exemple un très bon souvenir de « Divine Endurance » (1984), formidable histoire d’une chatte pas tout à fait ordinaire et d’une petite fille, dans un univers presque post-cataclysmique et très oriental.

De cette autrice trop méconnue, on sait donc en général encore moins qu’elle propose aussi régulièrement une critique aiguisée et ambitieuse (elle a d’ailleurs obtenu le fameux Pilgrim Award en 2008), en revues ou en conférences, dont 20 exemples fort intéressants étaient rassemblés dans ce recueil paru en 1999 chez Liverpool University Press.

Douze de ces textes sont des critiques d’ouvrages précis. Je passerai mon tour ici sur ceux traitant d’Ellen Datlow, de son « Alien Sex » et de l’orgasme en science-fiction, ou de l’émerveillement dans le « A Million Open Doors » de John Barnes, sur son exécution en règle (fort rare à l’époque, faut-il le rappeler) du « Snow Crash » de Neal Stephenson (dont elle ne mettait toutefois aucunement en doute le talent en gestation), sur son apitoiement amusé face à « Glory Season », la tentative d’utopie féministe de David Brin, qu’elle appréciait fort par ailleurs, sur sa belle analyse de l’écriture de Sheri Tepper et de son « Plague of Angels », sur celle du « Alien Influences » de Kristine Kathryn Rusch ou sur celle, remarquable, du « Winterlong » d’Elizabeth Hand, pour me concentrer sur cinq d’entre eux.

« In the Chinks of the World Machine : Sarah Lefanu on Feminist SF » est une belle mise en perspective des pièges auxquels la science-fiction féministe était confrontée au carrefour des années 2000, pièges dont deux autres articles, « The Furies : Suzy Charnas Beyond the End of the World » et « No Man’s Land : Feminised Landscapes in the Utopian Fiction of Ursula Le Guin« , creusent justement habilement et intelligemment certains aspects particuliers. « Consider Her Ways : The Fiction of C.J. Cherryh«  offre une lecture enthousiaste et passionnante d’une autrice trop souvent négligée (non pas faute d’avoir été traduite, elle, mais parce que l’ampleur de son projet et de sa narration passe trop souvent inaperçue, de l’avis de Gwyneth Jones comme du mien). « Virtual Light : A Shocking Dose of Comfort and Joy from William Gibson«  montre avec éclat à quel point Gwyneth Jones, l’une des premières et des trop rares encore (mentionnons, en France, la vista à ce sujet du Laurent Courau de La Spirale), a parfaitement saisi l’évolution littéraire et thématique du premier pape du cyberpunk, sa force et sa cohérence – à l’opposé des pâles imitations des originaux du « sous-genre » ayant fleuri après 1990 un peu partout – vision qu’elle expose par ailleurs plus longuement, dans ce même recueil, dans l’un des 8 articles « de fond » dont je vais vous entretenir à présent.

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« Getting Rid of the Brand Names », tout d’abord, est un article intelligemment technique, et néanmoins plein d’humour, autour du dilemme de l’autrice ou auteur de SF cherchant à créer de la distanciation cognitive (pour reprendre comme Gwyneth Jones l’expression issue de Bertolt Brecht et consacrée dans le champ par Darko Suvin) par le décor et par le langage, et devant à la fois éviter la pure superficialité trop vite dissoute et la radicalité pouvant vite également s’opposer à la compréhension. En utilisant plusieurs exemples issus tant de la SF que de la littérature dite « générale », et notamment un beau travail sur Frank Herbert, Roger Zelazny, William Gibson et Lucius Shepard, elle montre comment peut être mis en œuvre avec plus ou moins d’habileté l’arsenal de la parole (le lexique et le vocabulaire propres à ce que l’on souhaite véhiculer) et de la langue (le substrat plus ou moins conscient qui guide les raisonnements exposés, et qui trahit si souvent le manque de familiarité de l’écrivain avec la profondeur du sujet lui-même), et comment les scènes d’exposition les plus nécessaires peuvent le cas échéant se fondre sans douleur dans une narration suffisamment agencée. Et au cœur de ce processus, Gwyneth Jones parvient à démontrer la spécificité d’une bonne partie de la science-fiction en termes de conduite aboutie d’une expérience de pensée – qui ne doit jamais la dispenser toutefois, malgré la difficulté accrue de l’entreprise – d’un travail profondément littéraire mené parallèlement.

« The Lady and the Scientists » est un article particulièrement stimulant qui prend prétexte du rapport des femmes à la science dans la SF et dans la littérature générale pour explorer à la fois le sexisme le moins ordinaire qui persiste à irriguer certains milieux littéraires, et les écueils auxquels le féminisme se heurte dans son effort libérateur, en intégrant les véritables erreurs qu’il y réitère régulièrement – avec au passage une belle analyse de la différence de réception entre « L’autre moitié de l’homme » (1975) de Joanna Russ et « La servante écarlate » (1985) de Margaret Atwood, et de ce que cette différence pourrait bien signifier.

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« Dreamer: An Exercise in Extrapolation 1989-2019 » devrait faire partie du programme de lecture obligatoire de tout séminaire professionnel de prospective, que ce soit en environnement « entreprise » ou autre – et pourrait constituer une leçon indispensable pour toute autrice ou tout auteur de science-fiction étant amené à contribuer (moyennant honnête rémunération) à un travail de « pensée concrète du futur » orchestré par une société ou par un syndicat patronal, par exemple. À partir de l’exemple d’un travail effectué en groupe et coordonné par Brian Stableford, pour British Telecom en 1988, Gwyneth Jones nous offre une fort précieuse réflexion technique et littéraire sur les pièges et les chemins rusés de la prospective qualitative – mais aussi une impressionnante lecture du travail d’anticipation conduit (ou non) au sein du genre science-fictif au cours des années 1960-1990.

« My Crazy Uncles : C.S. Lewis and Tolkien as Writers for Children » est peut-être l’un des articles les plus passionnants que j’aie pu lire jusqu’ici à propos des influences précoces et de la manière dont la littérature de fantasy ou de science-fiction peut nous marquer dès la plus jeune enfance. En résonance intime avec, par exemple, « Le langage de la nuit » d’Ursula K. Le Guin ou, sous forme romancée et surprenante, le « Morwenna » de Jo Walton, Gwyneth Jones analyse ici extrêmement subtilement et précisément l’impact sur elle de C.S. Lewis, très précocement, et celui, différent et beaucoup plus contrasté – « raté », en un sens – de J.R.R. Tolkien (elle confesse d’ailleurs dans cet article que l’un des sous-textes possibles de son propre « Divine Endurance » est bien celui d’un règlement de comptes avec cet auteur). On y croisera aussi avec beaucoup de plaisir et de pertinence Ralph Bakshi, la Bible et l’intrication complexe qui relie la lecture, l’influence, l’imprégnation et le plagiat.

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« Fools: The Neuroscience of Cyberspace », écrit avec un peu plus de dix ans de recul par rapport à la naissance « officielle » de l’écriture cyberpunk au sein de la science-fiction, propose sans doute l’une des lectures les plus pertinentes que je connaisse du phénomène, et notamment de la manière dont s’y exprime (ou non) un rapport bien particulier à la science – et à la construction des analogies littéraires, en dépit ou à cause des analogies scientifiques disponibles au moment de leur écriture. L’article est lui-même magnifiquement complété par celui qui le suit immédiatement, « Trouble (Living in the Machine) », dans lequel Gwyneth Jones analyse la différence entre le décor technologique et le changement social induit, entre l’esthétique de surface et l’esthétique transformative, confessant au passage les faiblesses de son propre « Escape Plans » (1986 – malheureusement son seul autre roman ayant été traduit en français) de ce point de vue, et rendant entre les lignes un véritable hommage anticipé tant au William Gibson de la trilogie « Identification des schémas » (2003-2010) qu’à la Sandra Lucbert de « La Toile » (2017).

« Sex: The Brains of Female Hyena Twins » est sans doute l’article que j’ai le plus « loupé » dans ce recueil, peinant trop à me dépêtrer de la savante métaphore mise en œuvre par l’autrice à partir de l’étude de la différenciation sexuelle chez les animaux, mais savourant en revanche à sa juste valeur cette citation placée en exergue (dont vous me pardonnerez, j’espère, la traduction approximative) :

Actuellement dans le monde, deux femmes sur trois souffrent de la plus terrible maladie connue de l’humanité. Les symptômes courants de ce mal qui se répand si rapidement de nos jours incluent l’anémie chronique, la malnutrition, la fatigue sévère… Un décès prématuré survient fréquemment… La maladie est souvent communiquée à l’enfant par la mère, avec un taux de transmission notablement plus élevé entre mère et fille. Non, cette maladie n’est pas le sida. C’est la pauvreté. (Marge Koblonsky, Judith Timyan, Gill Gay, « La santé des femmes. Une perspective globale. »)

« Aliens in the Fourth Dimension » enfin, autour de la fictionnalisation du contact extra-terrestre, revient avec brio, neuf ans après « Getting Rid of the Brand Names », sur le sujet déjà évoqué de l’expérience de pensée en science-fiction et sur ses limites culturelles et cognitives. L’article constitue lui aussi, de plus d’une manière, un hommage anticipé à un texte plus récent, en l’occurrence le « Vision aveugle » (2006) de Peter Watts, il me semble.

Concluons peut-être comme Gwyneth Jones elle-même l’écrivait dans l’introduction de ce recueil théorique et critique captivant :

William Gibson, l’icône des années 80, disait que la science-fiction parle toujours du présent. Je pourrais ajouter que c’est la seule fiction traitant du présent, tout le reste n’étant que roman historique. Mais en ce moment particulier, la réalité et la science-fiction évoluent en conjonction si rapprochée que la SF n’est plus l’étrange reflet et l’élaboration artistique de préoccupations courantes : le miroir et l’actualité ont fusionné. De plus, la plupart des chemins menant à une nouvelle séparation (à part ceux des fantaisies colorées de la SF de l’industrie du divertissement) pourrait impliquer des pertes autrement plus douloureuses que de dire adieu aux marais vénusiens ou aux cités anciennes martiennes. Peut-être devrions-nous espérer quelque catastrophique collision du futur et du présent, la Fin de l’Histoire à la Baudrillard, mais repoussée d’heure en heure, de phrase en phrase, par cette narration qui ne se conclut jamais. Nous devrions nous rappeler que bien qu’il y ait des fictions scientifiques tragiques, la science-fiction elle-même est une comédie. Classiquement, essentiellement, toutes les histoires de science-fiction finissent au commencement. Nous sommes celles et ceux qui allons toujours un peu plus loin.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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