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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Louange de l’ombre » (Tanizaki Jun’ichirô)

« Nous, les Orientaux, là où il n’y a rien nous faisons surgir l’ombre et cela crée de la beauté. »

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La nouvelle traduction de Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré pour les éditions Philippe Picquier permet de goûter à nouveau à l’éclat et à la poésie de ce texte culte, essai publié en 1933 et initialement traduit en 1977 par René Sieffert pour les Publications orientalistes de France sous le titre «Éloge de l’ombre».

Précédé d’une magnifique préface de Ryoko Sekiguchi, ce traité d’esthétique, réputé pour exprimer la quintessence de l’esthétique japonaise sous l’angle du clair-obscur, démarre de manière apparemment futile avec le questionnement de l’auteur sur l’aménagement de sa maison : comment concilier le style et l’architecture d’une maison traditionnelle japonaise, en y intégrant les techniques modernes – chauffage, éclairage électrique et commodités de l’hygiène moderne. Évoquant les lieux d’aisance qu’il n’hésite pas à nommer et décrire en détail, mais aussi l’architecture, les laques, les textiles, la cuisine et les arts, Tanizaki souligne en tout ce qui fait la beauté japonaise, les contrastes de la lumière toujours indéfectiblement liée à l’ombre, sources de complexité, de profondeur et de sensualité.

La beauté du contraste entre ombre et lumière, ou entre noir et or dans les intérieurs, la blancheur ombrée du papier chinois ou japonais à l’opposé de l’éclatant papier occidental, le goût des matériaux aux couleurs et aux textures complexes, comme ces cristaux de Kôshû présentant «une vague opacité au sein même de leur transparence», la couleur des aliments, comme la soupe de miso rouge, dont la couleur révèle qu’elle fut élaborée jadis dans des maisons de pénombre, la blancheur bouleversante de la peau des mains ou des visages émergeant de costumes noirs dans l’ombre ;  qu’il évoque des domaines artistiques ou les sujets les plus prosaïques, ce «grand texte naviguant sur la barque du temps» frappe par sa poésie et sa sensualité.

® Henri Cartier-Bresson (1965)

«Ce qui se trouve dans les ténèbres du bol est indiscernable, mais vos mains perçoivent l’oscillation du bouillon, et la légère condensation qui transpire sur les parois vous informe de la montée de la vapeur, dont le fumet vous laisse imaginer le goût avant même de le porter en bouche. Cette émotion instantanée est effectivement inconnue du service à l’occidentale, où la soupe vous est servie dans une assiette blanchâtre à peine creuse. J’irai jusqu’à appeler cela un mystère, le goût du zen.»

Au moment où le Japon s’occidentalise à la suite notamment du grand séisme de 1923, où les villes de Tokyo et d’Osaka sont gagnées par une débauche d’électricité, Tanizaki ramène sans cesse ses observations sur l’esthétique japonaise traditionnelle et le clair-obscur à des comparaisons fécondes entre les civilisations orientales et occidentales.
Ryoko Sekiguchi dans «L’astringent» évoquait un des sens du mot japonais (shibui) signifiant astringent, utilisé pour qualifier l’élégance associée à une grande discrétion, élégance dans laquelle peut se lire la patine et le travail du temps. Tanizaki rend aussi hommage à cette patine et à ce qui se devine, en l’opposant à la lumière et au clinquant du goût occidental.

«De façon générale, ce qui brille trop fort ne procure pas l’apaisement de l’esprit.»

Pourtant, le texte de Tanizaki de 1933 semble faire écho à ceux d’Occidentaux, comme Walter Benjamin, qui avaient perçu dès le XXème siècle naissant dans quel monde artificiel l’éclairage, éblouissement opiniâtre, allait nous projeter.

«Ces histoires me font dire que récemment, nous sommes tellement anesthésiés par l’éclairage que nous sommes devenus insensibles aux inconvénients générés par l’excès de lumière.»

«L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et les sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt», écrit Baudoin de Bodinat dans «Au fond de la couche gazeuse» (Éd. Fario, 2016). Tanizaki voulait se faire le messager et le garant de la beauté de ce clair-obscur en train de s’effacer, dans tous les arts y compris en littérature.

En prolongement de la conversation publiée dans le dernier numéro de la passionnante revue La moitié du Fourbi, nous aurons un immense plaisir à retrouver Ryoko Sekiguchi, Patrick Honnoré en compagnie de Zoé Balthus le jeudi 4 mai prochain en soirée à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris).

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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