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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Vertiges » (W.G. Sebald)

Les voyages et l’écriture pour ressusciter une réalité ensevelie, sur les traces de Stendhal et Kafka.

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Publié en 1990, superbement traduit en 2001 par Patrick Charbonneau pour les éditions Actes Sud, «Vertiges», s’ouvre sur la «légendaire» traversée du Grand-Saint-Bernard vers l’Italie par les armées napoléoniennes en 1800, dans les rangs desquelles se trouve le jeune Henri Beyle, frappante métaphore d’une entrée éblouissante en littérature de Sebald sous le signe de Stendhal, et orée d’une époque de guerres et de catastrophes.

«Plus tard, repensant à cette journée de septembre sur le théâtre de Marengo, Beyle eut souvent l’impression d’avoir à cet instant pressenti les années qui suivirent, toutes les campagnes et toutes les catastrophes, jusqu’à la chute et l’exil de Napoléon, et aussi d’avoir vu clairement qu’il ne ferait pas son bonheur au service de l’armée. Quoi qu’il en soit, c’est dans ces semaines d’automne qu’il prit la décision de devenir le plus grand écrivain de tous les temps. Mais il n’entreprit aucune démarche décisive pour passer à la réalisation de cette chimère avant que se profile la dissolution de l’Empire ; et pour effectuer sa véritable percée en littérature, il lui fallut de fait attendre le printemps 1820, avec la rédaction de son écrit intitulé De l’amour, compendium résumant l’époque à la fois pleine d’espérances et de malheurs qui venait de s’achever.»

La bataille de Marengo (Louis-François Lejeune)

Recueil composé de quatre textes, «Vertiges» gravite entièrement autour de l’Italie et des Alpes. Deux textes sont consacrés à l’évocation des voyages en Italie et du souvenir des amours d’un Stendhal souvent mélancolique («Beyle ou le singulier phénomène de l’amour») et au voyage de Kafka, voyageur également sombre et solitaire, en cure en Italie en 1913, un siècle après Stendhal («Le Dr K. va prendre les bains à Riva»). Ils alternent avec deux récits de voyage du narrateur en Italie, en Autriche et dans son village natal de W. en Allemagne, textes dans lesquels se font entendre les échos des vies et des œuvres de Stendhal et Kafka.

Première œuvre littéraire en prose de W.G. Sebald, «Vertiges», comme «Les émigrants», «Les anneaux de Saturne» et «Austerlitz», plonge le lecteur dans un état de désorientation proche de l’hypnose. Tissé de correspondances et de coïncidences, entièrement saturé des traces du passé, «Vertiges» est traversé par le sentiment de l’énigme de l’identité et de la mémoire, par un narrateur, double littéraire de Sebald, parcourant des territoires en même temps que les espaces littéraires et ceux du souvenir. Le lecteur est gagné par le vertige du passage du temps et des époques qui s’entremêlent, du brouillage entre biographie, réalité et fiction, se cristallisant autour d’une mémoire toujours problématique.

«En particulier, il m’approuva lorsque je lui dis qu’au fil des années je m’étais fait beaucoup d’idées, mais qu’au lieu de se décanter, les choses en étaient devenues encore plus énigmatiques qu’avant. Plus je rassemblais les images d’autrefois, lui dis-je,  et plus il devenait invraisemblable que le passé se soit présenté sous cette forme, car rien ne pouvait y être qualifié de normal ; au contraire, la majeure partie de ce qui était arrivé était ridicule, et quand ce n’était pas ridicule, c’était à frémir d’effroi.»

Franz Kafka

Quête identitaire du narrateur sur les traces de ses frères de papier, Stendhal, Kafka et aussi Casanova à Venise, et de tous les fantômes du passé, ce récit formellement inclassable prend par moments l’allure d’une enquête inextricable, lorsque le narrateur affronte des événements troubles et incompréhensibles, dignes d’un roman noir, qu’il est gagné par les coïncidences vertigineuses de la réalité, ou semble piégé dans une chambre d’hôtel lorsque personne ne répond à ses appels téléphoniques ou que son passeport a été perdu.

La dernière étape de cette «enquête» hantée par le silence et les oublis de l’histoire est le retour du narrateur dans son village natal de W., après trente années d’absence («Il ritorno in patria»).
Il va y exhumer l’ombre des atrocités de la guerre qu’il n’a pas vécues, le souvenir de l’album de photographies de la campagne de Pologne rapporté par son père de son premier «Noël de guerre», où l’on voyait des zingari internés dans un camp, le souvenir des actualités projetées dans la grande salle de l’auberge et des amoncellements de ruines des grandes villes allemandes, que le narrateur enfant tenait alors pour «un phénomène naturel en quelque sorte inhérent à la nature des grandes villes», et enfin l’ombre des destins tragiques des habitants de W., comme si l’écriture permettait d’aller au-delà de la fragilité et des refoulements de la mémoire, de sauver le passé de la destruction dans la seule véritable patrie, la patrie littéraire.

«Après le travail, dit-il, je me réfugie dans la prose comme sur une île. Toute la journée je suis entouré par le tumulte de la rédaction, mais le soir je passe sur mon île et dès que je lis les premières phrases, j’ai l’impression de prendre le large.»

Un événement consacré à l’œuvre de W.G. Sebald sera organisé le 22 juin prochain à la librairie Charybde en soirée, en présence de son traducteur Patrick Charbonneau, de Muriel Pic et d’Hélène Gaudy.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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