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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Une activité respectable » (Julia Kerninon)

La nécessité et le bonheur des livres.

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Grandir avec des parents indifférents aux biens matériels à l’exception des livres, unique denrée vitale, avoir pour héroïne d’enfance Sylvia Beach et rêver de dormir dans une librairie, recevoir en don une passion dévorante pour la lecture d’une mère aussi géniale qu’autodidacte en littérature, lectrice colossale qui lui offre une bibliothèque et prodigue en infusion des conseils inflexibles et précieux à sa fille : le court texte autobiographique de Julia Kerninon, paru en janvier 2017 aux éditions du Rouergue, exalte l’amour de la littérature de manière vivace et réjouissante.

«Ma chambre sous les toits, peinte en vert translucide, était remplie de livres et de petits papiers – les livres, ma mère les y avait entassés l’été précédant mon entrée à l’école primaire, et je me souviens de comment nous nous tenions ensemble face au monument de pages qu’elle avait amassées dans la pièce. À ce moment, il y avait quelque chose dans ses yeux qui suppliait et qui s’en voulait de supplier, quelque chose qui ne voulait rien imposer à une si petite fille mais qui redoutait pourtant de ne plus rien avoir à faire avec elle si elle ne passait pas l’épreuve. C’était la première fois que je voyais ma mère être seulement elle, être tellement vulnérable que je l’ai gravée dans ma mémoire, blonde, enceinte de ma sœur, bouleversante, devant le butin qu’elle avait rassemblé pour me dire qui elle était, en réalité. Un monument identique de livres l’avait sauvée, elle, trente ans auparavant, d’une enfance complètement ratée, alors elle étalait son secret devant moi, elle m’expliquait ce qu’elle aimait le plus au monde, dans un mouvement qui était aussi un potlatch, une offre de richesse démesurée, et à laquelle il s’agirait peut-être de répondre un jour par un don encore plus considérable.»

En écho à la «Lettre ouverte à ma bibliothèque» d’Éric Bonnargent qui disait très joliment l’amour des textes et qu’on pouvait être au monde d’une autre façon plus riche et plus grande grâce aux livres, ce troisième livre de Julia Kerninon, forme une lettre d’amour à la littérature, en même temps qu’à ses parents qui lui ont transmis cette passion en héritage.

«C’était la sensation la plus forte que j’avais jamais éprouvée en cinq ans et demi d’enfance – j’avais retrouvé le vaisseau qui m’avait amené sur terre, et quand ma mère m’a soulevée du sol à bout de bras pour me montrer sur les étagères les plus hautes et les plus larges les minces matelas sur lesquels les expatriés américains désorientés pouvaient venir dormir s’ils en avaient besoin, tout m’a paru parfait. C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.»

Organiser sa vie en fonction de l’écriture, entrer dans la vie adulte en décidant de ne plus s’occuper de rien si ce n’est de lire et d’écrire, s’enfermer dans un appartement à Budapest, seule avec sa machine à écrire, faire des petits boulots alimentaires pour se consacrer ensuite exclusivement à la lecture et à l’écriture : à trente ans, Julia Kerninon écrit depuis déjà un quart de siècle, depuis que son père lui a offert une machine à écrire électrique alors qu’elle était haute comme trois pommes. «Une activité respectable» raconte aussi la discipline de la machine à écrire, le travail d’écriture acharné et inlassable, comme un entraînement d’athlète.

Julia Kerninon est atteinte d’une maladie littéraire, la plus belle maladie qui soit, tissée de deux fils obsessionnels qui s’entremêlent, lecture et écriture, et ce qui menace son heureux lecteur est un risque de contagion.

«Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.»

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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