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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « L’Ange gardien » (Raymond Penblanc)

Homme à tout faire d’un collège menaçant et menacé, catalyseur d’une poésie troublante.

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Lorsqu’il a étranglé la fille, elle se trouvait juchée sur sa table, jupe retroussée, cuisses écartées. A-t-on idée de grimper sur sa table quand on est élève à l’institution de la Mère-Dieu ? Ici, c’est genoux serrés et bouche cousue (ça devrait l’être, c’était comme ça, avant. Avant, c’est-à-dire avant l’arrivée de monsieur Rouste, le nouveau directeur). Lui, c’est Fellow. Il n’a fait ni une ni deux, il a mis carrément les pouces. Quand on empoigne une gorge de pucelle et qu’on est ivre de colère, on serre, un poing c’est tout, on ne se pose pas de question. Les questions, c’est pour après. La petite avait le cou violacé, avec de profondes marques de strangulation, les yeux révulsés, un vrai travail de cochon, ont avancé certains, qui s’y connaissent. Alors que c’est faux. Un travail d’artiste au contraire. Fellow doit avoir de gros pouces, et porte une chevalière. Voilà pour les marques qui pourraient l’accabler. Après tout, un pianiste maltraite bien ses touches, il étreint son clavier dans ses grands bras tentaculaires, et pourtant on l’applaudit, on se précipite pour le congratuler, ce qui l’encourage à frapper plus fort, à agiter son torse avec encore plus de frénésie en s’arrachant au passage quelques touffes de cheveux.

Un redoutable tueur en série et criminel sexuel s’est-il introduit subrepticement au cœur de la respectable institution scolaire de la Mère-Dieu, fleuron pédagogique du département, fréquentée par la plupart des enfants de notables ou de cadres supérieurs des environs, mais aussi, comme le déplorent certains, par toutes sortes de démunis, au nom d’on ne sait trop quelle mixité sociale ou charité chrétienne ? C’est ce que nous inciteraient à croire les premières lignes de cet « Ange gardien », publié en 2017 chez Lunatique, le nouveau court roman de Raymond Penblanc, trois ans après l’intense tempête sous un crâne de « Bref séjour chez les morts » et deux ans après l’ode à la gloire ambiguë de l’imagination enfantine de « Phénix ». Rapidement rassurés par la voix explicative du narrateur, vieil homme de peine du collège, soigneusement blanchi sous le harnais, la lectrice ou le lecteur découvriront dès le paragraphe suivant ou presque que l’impétrant était en fait professeur de français et de latin au sein de l’institution, qui semble vivre des heures essentielles depuis quelques temps.

Il doit bien y avoir deux ou trois élèves difficiles dans cette classe de troisième, Mourad par exemple, mais Fellow a su le mater, Mourad se prend pour Omar Khayyam, il écrit des poèmes, Fellow les a lus, il l’a encouragé à poursuivre. Donc, Fellow reste sur le seuil, au fond. Et voilà qu’Océane, la fille à la bouche de travers, la fille de l’ingénieur (ou de l’architecte), se met à chanter, à singer une chanteuse à la mode, mais apparemment le succès se fait attendre. Alors, elle grimpe sur sa chaise (de là elle montera ensuite sur sa table). Ignore-t-elle que Fellow est en train de la fixer, à moins d’une dizaine de mètres derrière elle ? Non, bien sûr, elle le sait puisqu’il n’est toujours pas rentré. Sa petite voix aiguë domine le brouhaha, qui aurait donc tendance à s’amplifier. C’est ici que les témoignages divergent. Les uns disent avoir vu Fellow non seulement hésiter à intervenir, mais amorcer un mouvement de recul comme s’il se résolvait à céder la place. D’autres prétendent qu’il avait pleinement mesuré la situation, n’attendant qu’une seule chose, qu’elle se dégrade, pour intervenir. Ceux-là affirment avoir vu un sourire de contentement éclairer son visage. C’est ce sourire qui aura été interprété comme un signe de préméditation. Certains ont soutenu qu’Océane ne connaissait pas bien Fellow. Après moins de deux mois de classe c’est un peu vrai et en grande partie faux. Qu’elle aura voulu le tester (témoignage de sa copine Jasmine). Le provoquer serait plus juste, il ne devait pas s’être montré sensible à son charme, vu qu’elle la ramenait un peu trop. Déjà, à plusieurs reprises, elle s’était opposée à lui : refus de s’installer à la place désignée, bavardages, effronterie. L’orage couvait, voilà la vérité.

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Autour de cet homme à tout faire plus insolite qu’il n’y paraît d’abord, autour de sa haine inexpiable pour les pies et autres assimilés oiseaux charognards, autour de ses rituels maniaques ayant trait à sa remise et à ses outils, autour de sa passion pour la peinture, religieuse ou profane, autour de sa veille aussi jalouse que discrète à propos de ses prérogatives, autour de ses relations complexes et contrastées avec le corps administratif ou enseignant de l’institution, qu’ils aient nom Hérode, Barilla, Tibère, ou bien Julie Moll, Edwige Laïus, père Blache, autour de sa fascination pour le feu, seule issue sérieuse au problème des feuilles mortes, autour de sa rude amitié avec son adjoint et suppléant John Bull, Raymond Penblanc tisse une curieuse fable pleine de ruse et de faconde, oscillant entre l’humour potentiellement noir du Claude Chabrol des exploits de l’inspecteur Lavardin et la retenue poétique et taiseuse du Pierre Michon des « Vies minuscules ».

Merci de ne pas me prendre pour le débile de service. Je sais à peu près tout ici, et je fais à peu près tout aussi, l’un n’allant pas sans l’autre. J’entretiens le parc, je répare les toits, je repeins les salles de classe, je donne un coup de main à droite, un coup d’épaule à gauche, parfois, c’est vrai, j’écoute aux portes. Je suis tombé d’une échelle il y a six ans. Je travaillais au renforcement du mur de séparation entre le parc et les immeubles avoisinants quand le pied m’a manqué. Résultat, une mauvaise fracture, qui s’est mal remise. Depuis je traîne la patte. Je travaille moins, et surtout moins vite, forcément. Dès son arrivée, monsieur Rouste m’en a fait le reproche. Il a essayé de me balancer. J’ai tenu bon. Certains m’ont soutenu, dont Fellow, ainsi que Paris-Nice (oui, celui qui fait Paris-Nice en neuf heures, presque aussi bien que le TGV). Finalement, monsieur Rouste a dû réaliser qu’il faudrait me verser des indemnités importantes. Il a fini par céder.

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C’est pourtant dans le creuset d’une presque-amitié avec l’un des élèves, taciturne lui aussi, oscillant peut-être entre son destin de gardien de football et celui de chanteur lyrique, amitié méfiante, bourrue et rageuse, fragile aussi, qui se teinte de l’une de ces complicités dont Ernst Jünger, dans « Abeilles de verre », disait qu’elle permettait d’aller voler des chevaux ensemble, que Raymond Penblanc parvient à inventer toute la beauté d’une sorcellerie mystérieuse, où le ressassement et le désenchantement si perceptibles, qui pourraient en d’autres circonstances mener, encore, au meurtre et à l’effroi, se muent en une étrange et troublante poésie crépusculaire, catalysée par les coups du sort, petits ou grands, qu’ils prennent la forme d’une bénigne fracture du bras ou d’un tragique incendie accidentel.

Aujourd’hui je me dis que j’aurais mieux fait de me laisser virer. (…) Partir me coûterait. Et pour aller où ? Je suis, pour ainsi dire, né ici, je n’y mourrai sans doute pas mais j’ai failli le faire, et pas plus tard que cette nuit (j’en ai rêvé). Je boite un peu, mais ça ne suffit plus. D’ailleurs, parfois je le montre, et parfois non. Traversant la cour, je me tiens droit comme un I, car c’est droit comme un I, mais couché cette fois, que du fond de ma boîte de sapin je les imagine, défilant devant la dépouille mortelle de celui qui fut, dans l’ombre, toujours dans l’ombre, l’âme de cette maison. Je ne me plains pas. Même quand Martial vient me voir. Martial est ce garçon qui me tient parfois compagnie. Il me regarde travailler. Réparer une prise électrique ou un robinet qui fuit, percer des trous dans les murs, faire un peu de maçonnerie, même ratisser le parc, balayer et nettoyer par terre sont des activités auxquelles il trouve certain intérêt, et j’accepte volontiers sa présence. Martial a quatorze ans, de grands yeux pâles et un regard tellement pensif qu’il en devient insondable. Il ne voit plus son père, qui n’est pas mort, qui vit simplement avec une autre femme, qui en a eu des enfants, mais dont il ne reçoit, lui, aucune nouvelle. Qu’il ne se croie pas seul dans son cas. Beaucoup se trouvent ici pour ça. Tous ces petits richards sont des paumés et je leur pardonne leur ingratitude. Mais je ne les aime guère. Si pour leurs pères et mères, si pour leurs maîtres, je ne suis pas grand chose, je reste pour eux un moins que rien, et je ne sais ce qui me retient d’en raccourcir quelques-uns, de trancher net leurs jolis cous de poulets.

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À propos de charybde2

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