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Notes de lecture 2017

Note de lecture bis : « Les frères Sisters » (Patrick deWitt)

Tueurs à gages – et tout autre chose – entre Oregon et Californie en 1851.

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Assis devant le manoir du Commodore, j’attendais que mon frère Charlie revienne avec des nouvelles de notre affaire. La neige menaçait de tomber et j’avais froid, et comme je n’avais rien d’autre à faire, j’observai Nimble, le nouveau cheval de Charlie. Mon nouveau cheval à moi s’appelait Tub. Nous ne pensions pas que les chevaux eussent besoin de noms, mais ceux-ci nous avaient été donnés déjà nommés en guise de règlement partiel pour notre dernière affaire, et c’était ainsi. Nos précédents chevaux avaient été immolés par le feu ; nous avions donc besoin de ceux-là. Il me semblait toutefois qu’on aurait plutôt dû nous donner de l’argent pour que nous choisissions nous-mêmes de nouvelles montures sans histoires, sans habitudes et sans noms. J’aimais beaucoup mon cheval précédent, et dernièrement des visions de sa mort m’avaient assailli dans mon sommeil ; je revoyais ses jambes en feu bottant dans le vide, et ses yeux jaillissant de leurs orbites embrasées. Il pouvait parcourir cent kilomètres en une journée, tel une rafale de vent, et je n’avais jamais eu à lever la main sur lui. Lorsque je le touchais, ce n’était que pour le caresser ou le soigner. j’essayais de ne pas repenser à lui dans la grange en flammes, mais si la vision arrivait sans crier gare, que pouvais-je y faire ? La santé de Tub était plutôt bonne, mais il aurait été en de meilleures mains avec un propriétaire qui lui aurait demandé moins d’efforts. Il était lourd et bas du garrot et ne pouvait parcourir plus de quatre-vings kilomètres par jour. J’étais souvent obligé de le cravacher, ce qui ne gêne pas certains, qui même y prennent du plaisir, mais moi je n’aimais pas le faire ; je me disais qu’après, Tub me trouvait cruel et pensait, Quel triste sort, quel triste sort.
Je sentis qu’on me regardait et détachai mes yeux de Nimble. Charlie m’observait de la fenêtre à l’étage, brandissant ses cinq doigts tendus. Je ne répondis pas, et il fit des grimaces pour me faire sourire ; devant mon absence de réaction, il redevint impassible, recula et disparut de ma vue. Je savais qu’il m’avait remarqué en train d’examiner son cheval. Le matin précédent, j’avais suggéré de vendre Tub et d’acheter un autre cheval à deux, et il avait volontiers acquiescé à la proposition, mais plus tard, pendant le déjeuner, il avait dit qu’il valait mieux attendre de terminer notre nouvelle affaire, ce qui n’était pas logique parce que le problème, avec Tub, c’était qu’il risquait d’entraver le bon déroulement de ladite affaire, et donc ne valait-il pas mieux le remplacer au préalable ? Charlie avait des traces de gras dans la moustache, et il avait dit, « Ça vaudra mieux après, Eli. » Il n’avait rien à reprocher à Nimble, qui était aussi bon, voire meilleur que son cheval précédent qui n’avait pas de nom. Il faut dire aussi qu’il avait eu tout le temps de choisir entre les deux bêtes parce qu’à ce moment-là j’étais cloué au lit en train de me remettre d’une blessure à la jambe. Je n’aimais pas Tub, mais mon frère était satisfait de Nimble. Tel était le problème avec les chevaux.

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On sait depuis « Ablutions » (2009) que Patrick DeWitt dispose de cette singulière capacité à englober toute la mythologie issue d’une carte postale ou d’un tableau (dans ce bar hollywoodien, il s’agissait de celle familière aux admiratrices et admirateurs d‘Edward Hopper et, par exemple, de son « Nighthawks » de 1942) pour en extraire tout un potentiel délicatement subversif et joueur qui n’y figurait certainement pas initialement. Dans « Les frères Sisters » (2011), joliment traduit en français en 2012 chez Actes Sud par Emmanuelle et Philippe Aronson, l’auteur de Portland (Oregon) s’empare d’un page décisive de la conquête de l’Ouest américain, celle de la ruée vers l’or de 1849, et nous y propose une lecture particulièrement étonnante de la figure du tueur à gages, dédoublée en l’espèce à travers la fratrie étrange et fort subtile que composent le narrateur Eli et son aîné Charlie.

Nous contournâmes les trois chariots, mais ne distinguâmes aucun signe de vie, si ce n’est un petit feu qui flambait. Charlie signala notre présence à la cantonade, mais ne reçut aucune réponse. Il descendit de cheval et s’apprêtait à enjamber le système d’attache entre deux chariots pour s’avancer vers le feu lorsque le canon d’un gros fusil émergea silencieusement, tel une vipère, de la bâche de l’un d’eux. Charlie leva les yeux vers l’arme, en louchant légèrement. « Très bien », dit-il. Le canon se braqua sur son front, et un garçon d’une quinzaine d’années à peine nous dévisagea avec un rictus railleur. Il avait le regard méfiant et hostile, le visage maculé de terre, et les narines et la bouche couvertes d’ampoules ; sa main ne tremblait pas, et il paraissait à l’aise avec l’arme ; je me dis qu’il avait l’habitude d’en tenir une. En un mot, c’était un jeune homme des plus antipathiques ; je redoutai qu’il n’assassine mon frère si nous ne nous présentions pas, et vite. « Nous ne te voulons aucun mal, fiston, dis-je.
– C’est ce que ceux d’avant m’ont dit, répliqua le garçon. Puis ils m’ont frappé à la tête et ils ont volé toutes mes galettes de pomme de terre.
– Nous ne voulons pas de galettes de pomme de terre, dit Charlie.
– On était faits pour se rencontrer, alors, parce que je n’en ai pas. »
Je voyais bien que le garçon était affamé, et je lui proposai de partager notre porc. « Je l’ai acheté en ville ce matin même, dis-je. Et de la farine, aussi. Ça te ferait plaisir, fiston ? Un festin de porc et de petits pains ?
– Vous mentez, dit-il. Il n’y a pas de ville près d’ici. Mon père est parti chercher de la nourriture il y a une semaine.
Charlie se tourna vers moi. « Je me demande si c’est l’homme qu’on a rencontré sur le chemin hier. Tu te souviens, il était pressé de rentrer pour nourrir son fils ?
– C’est vrai. Et il venait par ici.
– Est-ce qu’il montait une jument grise ? » demanda le garçon, son visage rayonnant soudain d’un pathétique espoir.
Charlie hocha la tête. « Une jument grise, oui, c’est ça. Il nous a dit combien tu étais brave, mon garçon, il était très fier de toi. Il nous a dit qu’il était mort d’inquiétude, et qu’il avait hâte de te retrouver.
– Papa a dit ça ? réagit le garçon, dubitatif. Vraiment ?
– Oui, il était très heureux d’être sur le chemin du retour. C’est dommage qu’on ait dû le tuer.
– Qu… Quoi ? » Avant que le garçon ne recouvrît ses esprits, Charlie lui arracha le fusil des mains et l’assomma d’un coup de crosse sur la tête. Le garçon tomba à la renverse dans le chariot, et on ne l’entendit plus. « Faisons du café sur ce feu », dit Charlie en enjambant l’attelage.

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Le port de San Francisco en 1851

Jouant pleinement du décor de la Californie de 1851, projetant ses protagonistes à la rencontre d’une pauvre humanité épuisée, cynique, ou largement en proie à la fièvre de l’or, semblable sous bien des aspects à celle qui hante « Les marches de l’Amérique » de Lance Weller, colorée par moments des signaux comiques de situation (mais comme subvertis et retournés, dans ce cas) familiers aux lectrices et lecteurs du Lucky Luke de Morris, jouant aussi à nous déstabiliser (comme le réalise si bien, dans un registre voisin mais différent, l’excellent « Faillir être flingué » de Céline Minard) en distillant des détails qui évoquent aussi bien John Steinbeck que Rodrigo Fresan, Patrick DeWitt nous offre mine de rien l’un des plus beaux westerns de l’écriture contemporaine, maîtrisant les codes à la perfection pour y nicher mine de rien une intense réflexion sur les moteurs des hommes, sur leurs quêtes intimes et sur la manière dont ils se cognent si durement à un réel solidement capricieux – magnifiée par la complexe complicité qui lie les deux frères, toujours au maximum à demi-mot et dans les creux d’échanges rusés, dont les tenants et aboutissants nous seront révélés en partie le moment venu.

Sur la rive opposée, à environ cinq cents mètres en direction du nord, j’aperçus une tente derrière laquelle nous observait un visage barbu et d’une extrême saleté. Je levai la main pour le saluer, et le visage disparut d’un coup. « Je crois que nous avons là un prospecteur en chair et en os, dis-je.
– C’est plutôt éloigné de tout, comme emplacement, tu ne crois pas ?
– On dirait. Allons lui rendre visite pour voir si ses affaires sont bonnes. »
Charlie rejeta le sable dans l’eau. « Il n’y a rien dans ce cours d’eau, mon frère.
– Mais tu n’as pas envie de savoir ?
– Si tu veux aller le voir, tu n’as qu’à y aller tandis que je fais ma toilette. Mais je ne peux pas perdre mon temps avec chaque curiosité. »
Il s’enfonça dans la forêt tandis que je remontais le courant à cheval tout en m’annonçant à la cantonade, mais le barbu ne donna aucun signe de vie. Je remarquai une paire de bottes devant sa tente, et un petit feu de camp ; une selle était posée par terre, mais il n’y avait pas de cheval en vue. J’appelai à nouveau, sans résultat. L’homme s’était-il enfui pieds nus dans les bois plutôt que de faire part à autrui de ses richesses ? Mais non, d’après le triste état du camp, je compris que le prospecteur n’avait pas encore goûté à la réussite. C’était un homme avide d’or mais trop couard pour se confronter à ce nid de vipères qu’était la Californie. Il ne trouverait rien, il mourrait de fin, il délirerait avant de trépasser : je me figurai son cadavre dénudé, picoré par les corneilles. « L’un de ces froids matins », me dis-je.

Ma collègue et amie Charybde 7 en parle superbement sur ce même blog, ici, et notre Charybde 1 a eu aussi son coup de cœur, ici.

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  1. Pingback: Sourires et éclats de rire littéraires. | Charybde 27 : le Blog - 25 juin 2017

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