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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Les marches de l’Amérique » (Lance Weller)

Les pionniers sont passés avant le jour : les débuts de la conquête de l’Ouest, tragique et intime.

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Tu te souviens d’eux inquiets en permanence. Ils avaient peur de se perdre, puis ils avaient peur de se retrouver ailleurs que là où ils voulaient aller. Ils avaient peur du pays devant eux – l’immense horizon rouge sang vers lequel ne s’étendait rien d’autre que de l’herbe et un ciel si bleu qu’il leur faisait mal – mais ils avaient plus peur encore du pays derrière eux. Alors, ils continuaient à marcher, et toi, qui étais si jeune, tu marchais avec eux.
Tu te souviens encore de ce ciel implacable. Parfois morcelé par des nuages et parfois non. Tu te souviens de ce vaste désert d’herbe qui n’était même plus l’Amérique, mais quelque autre pays, tu te souviens que le vent était sans saveur, et tu ne te souviens pas de grand-chose d’autre. Des étoiles la nuit, peut-être.
De cet endroit. De sa solitude sèche, stridente, peuplée de quelques compagnons de voyage, blottis les uns contre les autres dans cette obscurité écrasante autour de feux tremblotants qu’ils allumaient sur des tas de bouses racornies. Le vent déchiquetait les feux de camp et les bruits de battements qu’il provoquait donnaient l’impression que si elles avaient eu des ailes, les flammes elles-mêmes se seraient envolées dans cette obscurité. Qui pouvait recéler n’importe quoi. Parfois, les hommes sortaient des instruments de mesure et grimpaient sur les chariots eux-mêmes pour viser l’horizon et les endroits morts entre les étoiles, puis ils effectuaient leurs réglages et prenaient des notes avec leurs grosses mains rugueuses faites pour des tâches plus rudes et des outils plus grossiers, et dans lesquelles les crayons paraissaient tellement gauches. Tu te souviens de ton père avec sa boussole solaire collée à l’œil, si bien que lorsque tu levais le regard vers lui, les deux extrémités se dressaient de chaque côté de sa tête comme des cornes, le transformant en diable. Et de M. Brown avec son sextant, lui-même silhouette sombre se découpant sur l’insondable voûte étoilée, tel un marin d’autrefois sur une mer houleuse de vin doré. Jour après jour après jour. Sans amarres, à la dérive. Tu te souviens comme ils s’inquiétaient et se tourmentaient, comme ils transpiraient et se démenaient. Et les jours sans fin s’enchaînaient dans un grincement ininterrompu. Personne ne disait que vous étiez perdus. Non, personne ne disait cela.

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Cinq ans après « Wilderness » (2012), Lance Weller nous offre son deuxième roman, traduit par François Happe chez Gallmeister (alors qu’il n’est pas encore publié aux États-Unis même). Quelques dizaines d’années après son premier texte, qui mettait en scène avec vigueur les turbulences de la guerre d’Indépendance américaine, sachant aussi bien rendre justice à l’épopée mythique que la soumettre sans pitié à une poésie critique déterminée, dans un climat proche de celui du « Manituana » des Wu Ming, « Les marches de l’Amérique » déconstruisent les débuts de la conquête de l’Ouest, celle des pionniers des années 1820-1840, franchissant le Mississippi et le Missouri non pas tant en une quête mystique ou vaguement millénariste que dans l’espoir ténu, fût-ce au prix du danger de l’inconnu, d’échapper même de quelques piécettes au sort que le capitalisme américain, en route vers son futur triomphant, réserve déjà à ses pauvres, minuscules agriculteurs, éleveurs à la toute petite semaine, déshérités de tout poil ou infortunés de naissance – ou de tenter de fuir une justice déjà sans aménité pour le petit.

Et comme l’avait annoncé Dizzy, ce n’étaient que des gens. Ils étaient trois, assis sur le banc du chariot par ordre de grandeur décroissante, avec un pied d’éléphant pour compléter la rangée. Le conducteur lui-même, un homme à l’air accablé de soucis, était grand et mince, plutôt laid, comme si quelque accident au cours de son passé avait rendu asymétriques les deux moitiés de son visage. Près de lui était assise une femme d’une beauté si parfaite et si terrifiante qu’aujourd’hui encore, après tant d’années, tu ressens toujours cette impression dans ton cœur, car tu avais compris, rien qu’en la voyant, que l’histoire de cette femme était monstrueuse, que son avenir ne pouvait être qu’un funeste fardeau. Son autre voisin était un homme de petite taille et dont le visage apparaissait, à sa façon, comme l’équivalent masculin de celui de la femme, mais il y avait en lui quelque chose de sombre, quelque chose de rentré, inaccessible et douloureux – ses poings palpitaient au bout de ses poignets et sa mâchoire s’agitait comme s’il renfermait en lui une sorte de violence dont il ne savait que faire. Et puis, coincé entre le petit homme et la femme, un pied d’éléphant porte-parapluies vide semblait aussi incongru que les trois personnes réunies.

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Loin du tableau d’ensemble érudit ou de la fresque historique à grand spectacle, Lance Weller nous attache aux pas incertains d’un trio magique dans la simplicité de son mélange unique de force et de malheur, joignant deux amis d’enfance d’abord séparés puis réunis par hasard après une fugue terrible d’un côté et un drame familial de l’autre, autour d’une ex-esclave que les aléas de l’existence des maîtres ont presque libérée – à quelques détails près dans l’impitoyable société de l’époque, où le mépris et la peur du noir sont bien ceux des « Confessions de Nat Turner » de William Styron, ou de la nouvelle centrale du « Transatlantic » de Colum McCann.

L’âpreté de l’errance dans ces plaines sans fin sert sans doute de fil conducteur dans les creux du labyrinthe conçu par Lance Weller, maniant en maître sa mosaïque chronologique, ne nous livrant du passé des uns et des autres que les éléments nécessaires, à chaque étape, construisant patiemment, en conteur hors pair, les conditions d’une apothéose sans aucune flamboyance, et ainsi parfaitement fidèle à la réalité de cette « conquête ». Toutes les prémisses de l’univers impitoyable du « Hell On Wheels » de Joe et Tony Gayton mais aussi des horizons presque méditatifs ou hypnotiques (et néanmoins si dangereux) du « Faillir être flingué » de Céline Minard, des noirceurs brutales du « Black Flag » ou du « Anthracite » – et peut-être plus encore de « La coulée de feu » – de Valerio Evangelisti mais aussi des voies sans issue de « La horde sauvage » de Sam Peckinpah semblent en voie d’élaboration redoutable dans le creuset de ces « Marches de l’Amérique », traités selon les moments comme un conte inexorablement cauchemardesque, comme le récit d’une oasis merveilleuse et improbable, ou comme la chronique d’un concassage méthodique des vies par les avidités habillées en peur de l’autre, les tribus indiennes renvoyées joliment comme à l’accoutumée à leur rôle de marqueurs des violences mises en œuvre.

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Son père s’attaquait aux travaux des champs comme s’il savait ce qu’il faisait, comme s’il avait payé quelque chose à quelqu’un à un moment donné et qu’il voulait maintenant récolter sous forme de rage la valeur de son argent. Il restait attaché à la charrue jusqu’au repas de midi et tout le long des après-midis froids, maudissant le cheval, maudissant le sol et maudissant le temps. Il essayait de ne pas lever les yeux de la terre pâle et pierreuse retournée par le soc pour ne pas voir le bois qui poussait le long de l’autre extrémité du champ. Il ignorait pourquoi on l’appelait le Bois de la Haine, mais le bosquet entourait la mare putride et il aurait fallu le défricher presque jusqu’à la route pour rentabiliser la terre, et c’était une tâche trop importante pour un homme seul, quelle que fût la rage qu’il y mettait. John Hawkins avait peu d’échanges avec ses voisins et parfois, il restait là, à contempler le bosquet sombre, attendant avec impatience le jour où Tom serait assez grand pour l’aider. Mais en cette année froide et maigre, il savait parfaitement qu’il ne tirerait aucun profit de son labeur, alors, avançant péniblement dans les sillons derrière son cheval, depuis le lever d’un soleil pâle et frais jusqu’à la tombée d’une ombre encore plus froide, jour après jour, il essayait de voir au-delà de cette année-là, au-delà de ce champ, pour imaginer un avenir plus prometteur et, comme il ne pouvait même pas entrevoir ne fût-ce que la lueur d’une telle espérance, il gardait simplement la tête basse et observait le sol pauvre se briser en vagues sous la lame de la charrue.

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C’est peut-être toutefois lorsqu’il célèbre discrètement, sans effets spéciaux, la présence écrasante, obsessionnelle, de la nature vierge (marque des nature writers profonds qui, comme le Jean Giono de « Un roi sans divertissement » ou des « Grands chemins », n’oublient jamais cette force souterraine à l’œuvre, même lorsqu’ils ont l’air d’être en train d’écrire tout autre chose), ou bien qu’il plonge au cœur des tempêtes qui ragent sous les crânes de ses héros (et l’on songera peut-être ici au si beau « Quién es ? » de Sébastien Doubinsky qui élaborait lui aussi, à propos de Billy le Kid, le cheminement d’une marge et d’une justice dérobée), que Lance Weller impressionnera le plus la lectrice ou le lecteur, témoignant avec « Les marches de l’Amérique » de la puissance d’une grande histoire, qu’il sait pourtant largement dépasser pour nous offrir un très grand roman.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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