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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Les anneaux de Saturne » (W.G. Sebald)

Voyage dans l’espace et le temps d’un chasseur de fantômes.

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«Fin août 1992, comme les journées caniculaires approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant. Cet espoir devait d’ailleurs se concrétiser jusqu’à un certain point, le fait étant que je me suis rarement senti aussi libre que durant ces heures et ces jours passés à arpenter les terres partiellement inhabitées qui s’étendent là, en retrait du bord de mer. D’un autre côté, pourtant, l’antique superstition selon laquelle certaines maladies de l’esprit ou du corps s’enracineraient en nous de préférence sous le signe de la Canicule m’apparaît aujourd’hui plus que justifiée. Par la suite, en effet, je ne fus pas seulement aux prises avec le souvenir d’une belle liberté de mouvement mais aussi avec celui de l’horreur paralysante qui m’avait saisi à plusieurs reprises en constatant qu’ici également, dans cette contrée reculée, les traces de la destruction remontaient jusqu’au plus lointain passé. Et c’est peut-être pour cette raison qu’une année jour après jour après le début de mon voyage, je me trouvai dans l’incapacité totale de me mouvoir, si bien qu’il fallut me transporter à l’hôpital de la capitale régionale, Norwich, où j’entrepris, du moins en pensée, de rédiger les pages qui suivent.»

Ayant entrepris d’arpenter à pied les côtes du comté de Suffolk dans la chaleur et le silence de l’été, traversant des villages dépeuplés et des propriétés en déshérence, au bord de la dissolution et de la ruine silencieuse, le narrateur des «Anneaux de Saturne» relève au cours de ce voyage les traces du passé, qui lui renvoient l’image de l’Histoire comme une succession tragique de destructions, de génocides et d’abus de pouvoir. Ces drames irrésolus, en écho à la paralysie émotionnelle et au mutisme du peuple allemand après la seconde guerre mondiale évoqué dans «De la destruction comme élément de l’histoire naturelle» viennent hanter le présent et la mémoire de Sebald, narrateur de la constellation de récits qui composent ce chef d’œuvre.

Au début de ce livre, publié en 1995 et traduit de l’allemand par Bernard Kreiss pour les éditions Actes Sud en 1999, W.G. Sebald évoque la dissection d’Aris Kindt représentée par Rembrandt dans «La leçon d’anatomie du docteur Tulp». Il est clair pour Sebald que Rembrandt s’identifie avec la victime et non avec les médecins et la guilde des chirurgiens qui a commandé le tableau. Le lecteur amoureux n’a pas non plus envie de disséquer la littérature de Sebald, mais plutôt de se laisser porter par sa phrase labyrinthique, par la voix du narrateur, qui souvent semble ne plus savoir s’il est encore vivant ou enfui dans la mémoire des disparus, par des récits d’une beauté extrêmement poignante.

Méditation sur la prolifération et mortalité de masse des harengs, sur leur phosphorescence singulière après la mort, récit du génocide commis par les oustachis dans le camp de concentration de Jasenovac, évocation de la vie de Joseph Conrad et de l’irlandais Roger Casement, qui enquêta sur et dénonça les atrocités commises dans le «Congo de Léopold», de la destruction des jardins impériaux de Chine pendant la guerre de l’opium et du règne sans partage de l’impératrice douairière Cixi, des amours sans issue du vicomte de Châteaubriand, infime fragment des milliers de pages qui composent les «Mémoires d’outre-tombe», des expérimentations militaires menées sur le site d’Orford… :  le voyage Sebaldien des «Anneaux de Saturne», marche dans le Suffolk, couvre en réalité des territoires immenses de l’espace et du temps et forme un vaste réseau de récits traversé d’échos et de correspondances, évoquant le tissage des fils du ver à soie, un des thèmes récurrents du livre.

«D’Ostende, Korzeniowski se rend aussitôt à Bruxelles, Chez Marguerite Podarowska. La capitale du royaume de Belgique avec ses édifices de plus en plus pompeux lui apparaît comme un tombeau érigé sur une gigantesque fosse commune de cadavres noirs, et il lui semble que les passants dans les rues portent tous au fond d’eux le sombre secret congolais.»

Comme dans «Les émigrants», les personnages des Anneaux de Saturne sont souvent des exilés qui ne peuvent se délester du fardeau du passé, ou encore des témoins obsédés par les images de la dévastation.
Citant Chateaubriand, qui dit n’avoir que l’écriture pour se défendre des souvenirs qui le submergent souvent sans crier gare et qui, s’ils restaient enfermés dans sa mémoire, pèseraient de plus en plus lourd au fil du temps, si bien qu’il finirait par s’effondrer sous leur poids, W.G. Sebald assemble souvenirs, traces, photographies et références innombrables à la littérature mondiale, et tisse ainsi le fil de son récit placé sous l’astre de la mélancolie d’un homme hanté par les images de la destruction. La décrépitude des lieux traversés et les réflexions du narrateur sur le présent – déclin industriel de l’Angleterre pendant les années Thatcher, utopies détruites dans le nouvel ordre global du néo-libéralisme, destructions infligées à la nature et aux animaux – viennent faire écho et diffusent le sentiment d’une lente immersion du monde dans les ténèbres, à laquelle la littérature et la contemplation d’une nature somptueuse, même menacée ou menaçante, permettent par moments de se soustraire.

«Thomas Browne est frappé par l’impermanence de toutes choses en rapport avec un processus sans fin de transformation revenant à manger et à être mangé. Sur chaque forme nouvelle plane l’ombre de la destruction. Car l’histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l’humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe perpétuellement ascendante mais suit une voie qui plonge dans l’obscurité après que le méridien a été franchi.»

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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