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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Greenland » (Heinrich Steinfest)

Humour, finesse, aventure et émotion machiavéliquement associés dans ce roman parcourant (peut-être) les confins du fantastique, de l’horreur et de la science-fiction.

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Là où se trouvait la fenêtre, il n’y avait jamais eu de store. Pas de store, pas de rideau, pas de volet, rien de tout cela. Les parents n’en voulaient pas. Ils étaient modernes, ils étaient ennemis des rideaux. Ils se plaisaient à dire qu’ils n’avaient rien à cacher, et puis on n’était pas en guerre, tout de même. Et ils se souriaient.
Dieu, ce sourire !
C’était il y a quarante ans. Le nouveau siècle et donc le nouveau millénaire venaient d’avoir dix ans. Et moi aussi. J’aurais toujours le même âge que le siècle dans lequel je vivais. J’aimais l’idée que non seulement je serais toujours du même âge, mais aussi qu’en théorie du moins je pourrais lui survivre. Au siècle, pas au millénaire, sauf si dans les quatre-vingt-dix ans à venir on inventait un truc comme ce qui existait déjà chez cette fabuleuse éponge géante de l’océan Arctique et, bien sûr, chez quelques arbres : une extrême longévité.
Je me demandais également si, dans le temps qui m’était imparti, je rencontrerais quelqu’un avec qui échanger un sourire aussi tendre que celui que mon père et ma mère s’adressaient presque quotidiennement.

Du haut de ses dix ans, le petit Théo mène une paisible existence enfantine, au milieu de ses parents adorables, même si sa grande sœur est quelque peu distante, et son grand frère résolument sadique (nous dit-il). Jusqu’à une certaine nuit où un store vert apparaît, sorti de nulle part, à sa fenêtre, et derrière ce store, un monde.

En quelques pages, Heinrich Steinfest, le temps de suspendre avec Théo notre incrédulité, nous a déjà offert une plongée dans l’inconnu et la folie, d’une manière pourtant presque bonhomme, associant irrévocablement en apparence la fantasy sympathique du « Monde de Narnia » de C.S. Lewis, l’absurde déstabilisant de Lewis Carroll, révélé de l’autre côté du miroir, et les cauchemars irradiés d’un Clive Barker ou d’un Thomas Ligotti.

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Je m’assis dans mon lit et appelai mon frère. Toujours pas de réponse. S’il avait été là, il aurait dit ou fait quelque chose.  Son sadisme était couplé à l’impatience.
Non, le store ne venait pas de mon frère. Je compris que j’étais seul dans la pièce.
Bien sûr, je fus pris de peur. Mais pas de celle qu’on éprouve lors du contrôle de vocabulaire ou quand on doit passer devant un groupe de garçons plus âgés qui, à dix mètres déjà, vous regardent d’un sale œil. La peur n’était pas noire, elle était verte. Et elle m’amena à m’asseoir prudemment à la tête du lit et à examiner en me rongeant les ongles ce tissu suspendu devant l’unique fenêtre de ma chambre.
On distinguait à travers la toile le paysage qu’il y avait derrière. Un « paysage », en effet, car il ne s’agissait pas du spectacle familier de l’océan de toits de la ville où je vivais et où se trouvait notre maison. À la place se dessinait, bien distincte, l’image d’une contrée sous^-marine, avec des coraux, des plantes aquatiques et de grands coquillages, mais pas de poissons, tout était figé. La moitié supérieure de ce panorama émergeait de l’eau, montrant un ciel animé de nuages nocturnes et, par une trouée, le rond lumineux de la pleine lune. Tout cela avait l’air on ne peut plus pictural et, l’espace d’un instant, je crus avoir sous les yeux un dessin que la lumière de la lune faisait ressortir sur la toile. Raison pour laquelle le disque lunaire aurait été le seul objet à ne pas être une image.
Bon, un store peint ou imprimé n’avait rien d’extraordinaire en soi. Cela étant, restait à savoir d’où la chose avait bien pu surgir aussi soudainement. Sans compter que je percevais à présent des bruits de mer : de l’eau en mouvement, de l’air en mouvement. Cela venait manifestement du store. Cependant il n’était pas à exclure qu’on eût placé de petites enceintes derrière le panneau. Cela me fit irrésistiblement penser au théâtre, à un décor et aux astuces qu’on utilisait pour créer sur scène des phénomènes comme le vent, la pluie et l’orage.

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Publié en 2015, traduit en français en 2017 chez Carnets Nord par Corinna Gepner, « Greenland » pousse peut-être plus loin que jamais le talent multiforme d’Heinrich Steinfest, qui lui avait déjà permis jusqu’ici de nous offrir aussi bien des romans policiers teintés d’un bel absurde fonctionnel (« Sale cabot », 2003, ou bien « Le poil de la bête », 2006), ironisant autour de visions wittgensteiniennes du monde de l’enquête (« Requins d’eau douce », 2004), ou foisonnant aux limites du thriller et du fantastique (« Le grand nez de Lili Steinbeck », 2007) que des romans-mondes ou romans-quêtes englobants et proprement extraordinaires, à l’image du « Mondologue » (2014), maintenant dans tous les cas de figure un subtil équilibre entre le rire irrépressible et la finesse songeuse. En s’aventurant résolument sur les terrains frontaliers du fantastique, de l’horreur et de l’authentique science-fiction (puisqu’il sera réellement question ici, aussi, de vocation spatiale et d’exploration martienne), Heinrich Steinfest réitère sous une autre forme, peut-être encore plus virtuose, le tour de force du « Mondologue » : exploitant une expérience d’enfance digne des X-Files, en explorant les conséquences machiavéliques quarante ans plus tard, et proposant un dénouement étonnamment poignant dans sa parfaite logique et son caractère profondément surprenant, « Greenland » parvient à conserver l’humour décalé qui est l’une des belles marques de fabrique de l’auteur, et y ajoute une émotion déployée avec nettement plus de puissance qu’auparavant, pour une superbe et intelligente réussite, dont il serait vraiment dommage de dévoiler les tenants et les aboutissants, en dehors des quelques éléments de démarrage figurant ci-dessus.

La mer et le rocher s’arrêtaient de manière abrupte, une frontière comme tracée à la règle et, au-delà de cette ligne, j’aperçus un rassemblement de personnes. Serrées les unes contre les autres, elles baignaient elles aussi dans cette lumière verte et possédaient la même structure fibreuse que le tissu du store. Elles se tenaient si près les unes des autres que j’avais du mal à discerner leurs silhouettes, mais elles me paraissaient toutes plutôt minces. Je voyais encore moins clairement leurs visages, ce qui venait du fait que chacun avait une paire de jumelles devant les yeux. Et je n’eus pas besoin de m’interroger longuement pour savoir qui elles étaient en train d’observer. Je me ruai sur l’interrupteur et tapai dessus.

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À propos de charybde2

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