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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le Dossier Robert » (Karsten Dümmel)

La chronique, en bribes difficilement reconstituées, d’une destruction physique et psychique dans la RDA des années 1950-1990. L’horreur impalpable et brillante.

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En octobre de l’année 1949, dans la prison des femmes de Hoheneck / Stollberg, Martha F., condamnée à deux fois vingt-cinq ans de réclusion pour incitation au boycott, mit au monde un garçon qu’elle prénomma Hinrich, sans avoir demandé l’avis de son mari. Quelques jours plus tard, l’aumônier de la prison baptisa le petit de l’accouchée sous ce nom, obtenant ainsi pour l’événement une heure de récréation pour les codétenues des cellules du couloir II, bâtiment A. Quand le père de Hinrich, un maître boulanger d’Anklam qui purgeait dans le même temps sa peine à Brandebourg, eut l’occasion de voir son fils pour la première fois, celui-ci était déjà âgé de quatre ans, un mois et trois semaines. C’était en décembre 1953, dans l’une des dernières semaines de cette amnistie mémorable, dont la réalité ne fut que partielle.
À leur libération de prison et après la réouverture de leur ancienne boulangerie, les parents croyaient désormais pouvoir vivre tranquilles avec Hinrich et couler des jours paisibles dans leur chef-lieu retiré du Mecklembourg, même si les autorités municipales leur interdisaient d’embaucher un compagnon ou un apprenti au motif qu’ils étaient employeurs privés. Tout le monde avait besoin de pain et de petits pains, on se passait de grands discours. Les prix étaient fixés et inscrits sur des pancartes accrochées dans la boulangerie.
Dès l’âge de douze ans, et bien qu’il fût encore très fluet, Hinrich allait chercher la farine avec son père après l’école. Même en hiver, par froid glacial, ils poussaient la charrette à bras dans la neige, avec les trois sacs que le père consommait journellement dans son fournil. Trois quintaux – par jour – six fois trois quintaux par semaine – sept kilomètres, du moulin au fournil. Été comme hiver. Six fois trois quintaux, sept kilomètres.

Publié en 2007, traduit en français en 2009 chez Quidam par Martine Rémon, le premier roman de l’ouvrier activiste des droits de l’homme et de la liberté d’expression, ex-est-allemand, Karsten Dümmel, est très loin de constituer uniquement un prodigieux coup d’œil dans le rétroviseur historique pour apprécier ce que fut, au plus près des corps et des cœurs, feue la RDA.

À travers la difficile remémoration par un père vieillissant, questionné par sa fille après la chute du Mur et la réunification, à propos de jeunesses sacrifiées, la sienne et celle d’un groupe d’amis « dissidents » (rétrospectivement, d’une bien modeste dissidence, précisément), patiemment espionnés et manipulés pendant des années, totalement à leur insu, par les organes de sécurité ad hoc dont les procédures juridiques (ancrées dans les législations ordinaires comme dans les législations d’exception) les autorisent à des actions aussi déterminées qu’insidieuses vis-à-vis des « ennemis du peuple », qu’il s’agit bien d’infiltrer, de décourager, de désocialiser et si possible, in fine, de contraindre de fait à la résignation, à la fuite en forme d’aveu définitif, à la folie ou au suicide – offrant aux êtres voulus « du passé » le même sort qu’aux bâtiments décatis des quartiers obsolètes qu’il faudra éventuellement rebâtir, un jour.

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Finalement, il s’en revint vers la banlieue. Il bifurqua dans l’une des multiples rues transversales. Il y faisait sombre. La rue avait été aménagée à la fin du dix-neuvième siècle, comme tout le quartier. Essor industriel, la ville à son apogée. Aujourd’hui, des toits éventrés, des cheminées effondrées, du stuc effrité. Les maisons avaient l’air miteux, délabré.
« Type de construction non solide, logements dépourvus de salle de bains et de WC, bons pour la démolition » avait déclaré le représentant de la municipalité au comité de la ville, il y a des années.
Celui-ci connaissait le quartier par ouï-dire.
Lui par contre aimait l’endroit parce que Maria l’avait aimé. Partout, elle avait vu une magie subtile, avait su trouver du charme à chaque maison, elle s’était engagée dans la conservation du moindre pignon insignifiant, du moindre balcon ou encorbellement, aussi miteux fut-il. À voix haute et à découvert.
Elle avait donné libre cours à sa colère dans des lettres. Appelé à la raison au moyen de pétitions. Avec des amis ou toute seule. Peu lui importait.
Dans ces rues, les magasins avaient disparu depuis des lustres. Plus de commerces, plus de boutiques. Rien que des immeubles de rapport et des entrées de service ; des arrière-cours avec des hangars et des ateliers, des garages ou des bâtiments isolés, à l’écart, remontant au temps de la fondation du Reich.

Réputée « autodidacte » et issue avant tout de l’expérience directe du terrain, de l’usine et de la machine comme de la lutte et du souterrain, l’écriture de Karsten Dümmel (superbement rendue, dans la puissante variété des registres linguistiques utilisés, par Martine Rémon – ce qui ne nous surprend guère de la part de la traductrice de monuments tels que « Renégat, roman du temps nerveux » ou « Le silence », de Reinhard Jirgl) impressionne par sa puissance et sa redoutable malléabilité, apte à épouser au plus près les innombrables ambiguïtés et palinodies du régime « prolétaire » de la RDA et de ses déviances, des plus ordinaires au moins avouables.

Des soubresauts de 1945 en Saxe (entretenant comme un curieux effet de correspondance et de résonance avec, justement, « Les inachevés » du même Reinhard Jirgl) aux mobilisations chaotiques et presque démentes de brigades entières de travailleurs d’élite et de condamnés, pour arracher aux monts Métallifères, en très grande urgence, l’uranium indispensable au programme nucléaire soviétique, tout particulièrement entre 1947 et 1953, des mécaniques de surveillance rendues familières par le film célébré « La vie des autres » (mais dont un autre dossier, « Le Dossier 51 » de Gilles Perrault, avait su dès 1969 roder pour nous les courroies d’entraînement – sans en laisser d’ailleurs le monopole d’emploi aux régimes totalitaires, loin s’en faut) à l’usage judiciaire et pénitentiaire de la psychiatrie d’État et de combat, avec lequel l’Alexandre Soljenytsine du « Pavillon des Cancéreux » ou l’Alexandre Zinoviev des « Hauteurs béantes » surent nous familiariser en leur temps, de manière toutefois nettement moins subtile et cruellement insidieuse que cet auteur allemand-ci, « Le Dossier Robert » démonte et remonte les rouages par lesquels l’ostracisme intérieur imposé par les régimes dominants à leurs « rebelles », quelles qu’en soient la radicalité et le caractère réellement menaçant, détruit les existences et les psychismes par une violence informe qui ne dit presque jamais son nom, et se dissimule benoîtement derrière un arsenal « défensif ».

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Le puits 371 de la Wismut à Hartenstein.

Et puis, un jour, quelques semaines plus tard, la rue vit arriver un homme, gentil, émacié et tout pâle, il contrastait avec les autres types en maillots, ne cadrait pas avec la fabrique de réfrigérateurs & machines à glace Mettich ni avec les poteaux pour battre les tapis qui, de fait, incarnaient les buts des futurs championnats du monde de foot. Dans ses yeux, pas la moindre trace de divertissement. Dans ses yeux, on lisait la peur. Qui avait rampé le long de son visage, jusque sous sa chevelure, et siégeait dans chaque pore. Avait gelé en lui, voilà des années. Mais Johanna, la fillette, avait remarqué sa peur, comme elle l’avait remarqué au milieu de tous les autres. Issue du coin de l’œil, craintive. Elle connaissait ce regard chez sa mère. Et Johanna n’avait pas envie d’en savoir plus que ce qui crevait les yeux : un homme jeune d’à peine vingt-cinq ans. Qui se préoccupait de textes et de livres, qui se prénommait Robert et qui vivait avec Maria, elle l’apprit le soir même. Une soirée d’été tiède, semblable aux autres. Sans lune et légèrement fraîchie. Johanna n’arrivait pas à déterminer avec exactitude ce à quoi il occupait ses journées, de quoi il vivait. Dans l’immédiat, cela ne l’intéressa pas.
Et les trois étés qui suivirent furent vides et chauds. Seuls les hivers ficelèrent les années entre elles et gardèrent printemps et automne liés.

Mêlant étroitement les blessures physiques et les désastres intérieurs, les ravages du temps et les meurtrissures de l’isolement intérieur, « Le dossier Robert » explore avec ténacité et maestria ce que la peur permanente et la défiance institutionnalisée font aux esprits, aux corps et aux cœurs, pour les victimes, mais aussi – et ceci sans aucune complaisance dans l’enchâssement des récits – à une partie des bourreaux et des mercenaires, volontaires et presque involontaires, du « côté du manche » – et nous rappelle avec une rare force à quel point l’aliénation n’est pas un mot anodin, aujourd’hui comme hier.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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