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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’homme au lion » (Henrietta Rose-Innes)

Un roman magnétique, hanté par la disparition des fauves et de la vie sauvage.

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Paru en 2015, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Elisabeth Gilles pour les éditions Zoé en septembre 2016, le quatrième roman d’Henrietta Rose-Innes est placé sous le signe de l’attirance puissante et angoissée de l’homme pour une vie sauvage en voie d’extinction, vie sauvage dont il est désormais totalement séparé mais auquel son destin semble pourtant être irrémédiablement lié. Cette partition se matérialise dans le roman par une clôture entourant la montagne de la Table dans la ville du Cap, érigée par le gouvernement et des investisseurs pour exploiter le territoire comme réserve de chasse privée pour les classes aisées, tandis que le zoo à proximité est désormais dédié à la conservation des espèces.

Constantin (Stan) est récemment revenu d’Angleterre, où il a été gardien dans différents musées, vers sa ville natale du Cap en Afrique du Sud. Censé rechercher un travail, il passe ses journées à ranger le studio blanc et lumineux de son amie Elyse, englué dans la perspective d’un avenir incertain. Tout sépare Elyse de Stan – caractère, origine et classe sociale. Occupé à des choses minuscules, puis rattrapé par le passé d’une amitié ancienne fracturée par un drame, Stan finit par gêner Elyse, à la manière d’une épine plantée dans sa chair.

Prévenu de l’accident de son ami d’enfance Mark Carolissen, attaqué et défiguré par le lion du zoo où il était employé, mâle du dernier couple de lions à crinière noire et attraction principale du lieu, Stan se rend à contrecœur au zoo pour récupérer ses effets personnels. Cet ami qu’il n’a pas revu depuis deux décennies est maintenant dans le coma. Terrifié et fasciné par la lionne Sekhmet, restée seule après que le mâle a été abattu, Stan prend finalement la succession de Mark comme gardien bénévole du fauve.

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Photo : ® Diana Michener

«Les coulisses. D’un côté, des bâtiments préfabriqués se dressaient le long d’un passage herbeux ; de l’autre côté se trouvait l’arrière de la tanière du lion, un mur de vieilles pierres noircies, percé d’arches munies de barreaux. Une partie de l’ancien zoo ? Ici, l’odeur était plus proche de ce à quoi il s’attendait : vieille viande et paille, et en note sous-jacente, quelque chose d’autre, âcre et inorganique. Il plissa le nez, conscient de ce qu’il respirait : des particules de sang et d’os, d’urine. Il tenta de voir à travers les barreaux et ne perçut d’abord rien du tout, rien qu’une obscurité palpitante. Puis ses yeux distinguèrent des formes dans la pénombre. Le sol de ciment de la cage était recouvert de paille et il vit un abreuvoir, un nœud de corde de marin qui semblait avoir servi de jouet à un chiot géant et ce qui ressemblait à un fémur de vache rongé – l’os d’un gros animal d’élevage en tout cas, d’un animal qu’on nourrit pour l’abattre. Au-delà, une profonde obscurité.
Il poursuivit son chemin, laissant courir ses doigts sur chaque arche. Barreaux, pierre, barreaux, pierre – et soudain un CLANG ! tandis qu’un poids énorme et chaud se jetait de toute force contre le métal, repoussant son bras d’une formidable gifle. Stan s’écarta d’un bond – entrevit un instant un masque rugissant -, se jeta par terre, se retrouva assis, les doigts brûlants, la tête bourdonnante de ce bruit sauvage. Un rugissement fluide de tronçonneuse. Il resta ahuri devant la cage.
La bête avait battu en retraite mais elle était toujours là, cachée dans l’ombre, allant et venant, grondant – une note basse si profonde que Stan en percevait la vibration dans sa poitrine. Il la sentait, une odeur sauvage qui lui décrocha le cœur une fois encore.»

table-mountain-flickr-comRoman envoûtant, «L’Homme au lion» semble imprégné d’une angoisse latente, à cause de la disparition des animaux sauvages, maîtres en voie d’extinction, et de la précarité et de la culpabilité qui recouvrent de leur ombre le personnage de Stan. Animaux empaillés, statues ou statuettes, les représentations des animaux, omniprésentes, hantent les personnages comme des menaces voilées. Lorsque la lionne s’échappe du zoo, avec l’aide d’un groupe d’illuminés, Stan s’enfonce dans la réserve à sa recherche ; il est alors rattrapé par le drame ancien en suspension dans tout le livre.

«Chaque zoo a ses cinglés, tu sais. On dirait que moins il y a d’animaux sauvages dans le monde, plus les gens se comportent étrangement à leur égard.»

Comme dans son précédent roman «Ninive», Henrietta Rose-Innes fait de la ville du Cap un personnage essentiel, habité des échos du passé et aimanté par la montagne de la Table, où s’enchevêtrent rochers, épines et souvenirs. Malgré la nostalgie qui le traverse, «L’Homme au lion» forme un récit lumineux, d’une acuité extrême, accrue par les descriptions magnétiques des lieux, comme si la plume de l’écrivaine était un nerf sensible en même temps qu’un œil grand ouvert.

«Stan s’assit à l’ombre, à l’extérieur de la Maison du Lion, tandis que la lumière du soleil rampait sur le route et étincelait sur la clôture. Comme il avait été surpris de son désir de revoir cette montagne ! Sa forme contre le ciel, où que vous vous trouviez dans la ville ; un pôle magnétique stable. Maintenant seulement il réalisait à quel point  l’aiguille du compas de son cœur avait vacillé, tourné durant toutes ces années passées outre-mer.»

Gladys Marivat en parle magnifiquement dans Le Monde des livres ici.

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Henrietta Rose-Innes. Photo : ® Christine Fourie

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: “Luminous narrative ” – L’Homme au lion – Henrietta Rose-Innes - 9 février 2017

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