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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Avec Bastien » (Mathieu Riboulet)

Comprendre la complexe beauté d’une vie derrière le corps nu qu’en offre la caméra.

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Dans ces 110 pages publiées en 2010 chez Verdier, Mathieu Riboulet dresse le portrait extraordinaire – intime et rugueux, tendre et malin – d’un homme. D’un homme que le narrateur, qui l’a d’abord entrevu au hasard d’une vidéo pornographique, a lentement appris à connaître, à imaginer ou à construire, sous ses facettes complexes, au-delà du corps exposé et ouvert.

À quinze ans près, j’aurais pu être ce blondinet extatique. M’aura manqué, historiquement, l’espèce de décontraction qui a gagné l’usage du corps. De sorte que nous occupons, Bastien et moi, deux points bien distincts d’un même espace, ce promontoire luxuriant, aussi essentiel qu’inutile, où la pornographie s’avance en surplomb du désœuvrement, devenant une fin en soi. Nous sommes comme l’archipel, reliés par ce qui nous sépare : le regard, porté au corps comme un fer. L’usage métaphorique de cette arme est la condition même de notre rencontre, elle marque la fin de mes possibilités et le début de la liberté de Bastien. De ce dispositif où nous sommes, lui et moi, sciemment installés, nous ne sortirons pas, sinon pour passer à autre chose et probablement l’un sans l’autre. Nous n’en sommes pas encore là.

Derrière le respecté et efficace régisseur de théâtre qu’il est devenu, derrière les muscles longilignes de celui qui s’offre, de temps à autre, moyennant rémunération ad hoc, « joignant l’utile à l’agréable », à la caméra insatiable et à d’autres acteurs semi-professionnels ou semi-professionnels, il s’agit bien pour le narrateur, décryptant avec une énorme honnêteté ses propres idiosyncrasies, certitudes ou fantasmes, d’aller à la rencontre de l’enfant amoureux d’un camarade de classe trop tôt emporté par un accident de voiture, du troisième garçon de la famille s’essayant en catimini au port des robes de sa grand-mère, de l’adolescent avide de cavales en collines et d’expérimentations sauvages, du très jeune homme enfin, partant pour Paris avec pour tout viatique sa conviction intime qu’il se doit d’être lui-même.

Bastien se moque de la fraîcheur du grenier, du mauvais plancher qui lui fiche des échardes dans les pieds, quand on se mesure au ciel on ne s’arrête pas à de tels détails, on le défie en fille même si on est un garçon, surtout si on est un garçon. On y lève les bras quand bien même les jupons n’ont pas de manches, on se sent prêt aux cruautés les plus sombres, à s’en aller défier les plus terribles monstres, en un mot en fille on est cent fois plus courageux… Bastien n’a pas peur d’avoir découvert ça, mais il a peur d’en parler, il sent que ses frères ne verraient pas les choses de cet œil. Bastien remet les affaires dans la malle, il ne cessera plus de s’habiller en fille dans les interstices que les temps et les lieux lui laisseront pour se faufiler dans l’immense courage féminin.

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Photo ® Plainpicture / Wildcard

Ou bien s’agit-il encore de saisir le varappeur de haut vol, rompu aux pièges des pentes et des surplombs, des saillies microscopiques et des dangers latents ? De suivre les pas de la spectaculaire nonne militante que Bastien sait aussi devenir à l’occasion ? Extrêmement conscient de la puissance et des limites de son désir cathodique ou numérique, le narrateur sait rendre avec une rare finesse la multiplicité des formes d’être au monde qui coexistent en une même personne, la manière dont les contradictions apparentes et les disjonctions observables de loin s’ordonnent, si on les observe de suffisamment près.

Suzanne a un faible pour Bastien, je l’envie de l’avoir connu petit garçon. Je peine à me représenter ce que peut être une enfance campagnarde où subsistent quelques îlots d’activité paysanne dans une éducation tout entière tournée vers l’acquisition de connaissances visant à aller à la rencontre du monde, c’est-à-dire à partir. Quelle que soit l’ardeur de ses vœux enfantins, Bastien ne sera pas paysan parce que ses parents ne le sont pas, parce qu’il n’a pas de terre, parce que le regard qu’on pose sur elle a commencé à changer depuis un bon moment et qu’il faudrait, pour réaliser son désir, que Bastien se place dans une perspective technicienne, qu’il l’objective en quelque sorte avant de pouvoir s’y livrer, opération à laquelle il renoncerait avant même de l’envisager sérieusement.

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Deux ans après « L’Amant des morts » et deux avant « Les Œuvres de miséricorde », Mathieu Riboulet utilise ici plus que jamais sa langue affûtée pour pratiquer une chirurgie exploratoire des liens singuliers qui unissent le désir, le corps et ce que d’aucuns appelleraient l’âme. Dansant avec grâce sur cet étroit sentier où l’on discerne aussi, avec des traces bien différentes, les pas obsédants du « Grand Jeu » de Céline Minard ou les patientes circonvolutions du Michel Foucault de « L’usage des plaisirs », du « Souci de soi » ou – peut-être ? – de l’inédit « Les aveux de la chair », l’auteur nous offre une rare et belle tentative d’épuisement d’une épaisseur humaine, toute en générosité et en recherche.

Avec le temps son goût de l’escalade se développa au point qu’il en devint un adepte résolu, un pratiquant régulier. À son penchant inné de l’enfance il avait dès la fin de l’adolescence ajouté une connaissance technique acquise dans un club où il s’était inscrit. Repéré rapidement comme un bon élément par son professeur, il avait en quelques années acquis une maîtrise impressionnante de la discipline, indispensable pour l’exercice en solitaire. Il retrouvait alors les émotions des premières années à Bongue, quand il essayait d’aller défier le ciel du plus haut point possible. Devenu adulte et citadin, il allait pratiquer avec quelques passionnés cet art de précision patiente. Ceux-là qui s’encordaient avec lui, admiraient son talent et partageaient ses joies aux passages difficiles habilement franchis, ignoraient tout à fait que ce corps structuré comme le leur, longiligne et solide, sec et dense et hâlé, de temps à autre se couvrait de robes ou s’ouvrait sur les tables à l’assaut de patients hâtifs et décidés. Pour Bastien, c’est tout un, rochers, tables ou taffetas c’est un même souffle de désir et de force, de patience et d’espoir, c’est le corps en confiance dans la lumière des hommes, au pied de leurs envies, de leurs besoins et de leurs peines.

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À propos de charybde2

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