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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La Grande Sauvagerie » (Christophe Pradeau)

Le retour d’une histoire oubliée, infusée dans le paysage, en une enquête poétique et singulière.

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Le premier roman de Christophe Pradeau, «La souterraine», se concentrait autour des souvenirs d’un trajet en voiture dans le brouillard, des récits souterrains et angoisses de l’enfance ancrés dans les paysages familiers.
Ce second roman, publié en 2010 aux éditions Verdier, gravite autour d’une lanterne des morts dans le village imaginaire de Saint-Léonard en Limousin. Inaccessible à l’intérieur du domaine de La Grande Sauvagerie qui surplombe ce village, la lanterne des morts, immémoriale occupante des lieux, semble être un phare terrestre à la fonction obscure, l’«index géant d’on ne sait quelle divinité». Née après la Seconde Guerre mondiale, la narratrice, Thérèse Gandalonie, s’est éloignée de Saint-Léonard à sa majorité pour parcourir le monde, conservant auprès d’elle une photographie de la lanterne, présence familière et néanmoins étrange.

«La lanterne racontait des histoires d’étrangers aux pieds blessés, d’yeux crevés, de filles pieuses à l’épaule douloureuse d’avoir trop longtemps soutenu la marche lourde, hésitante, d’un père criminel et pourtant plus innocent qu’un nouveau-né, des histoires d’écoliers qui s’étaient engagés trop avant sur les chemins buissonniers, sur lesquels les ronciers de mûres s’étaient refermés brusquement, la nuit venue, comme se referment sur la gorge de l’agneau les crocs du loup, de bergers déroutés ou de chasseurs imprudents mais qui tous avaient en commun d’avoir retrouvé leur chemin grâce à la lanterne.»

lanterne-des-morts-cubasRattrapée par l’histoire défaite, oubliée de tous, qu’elle devinait en suspension, infusée dans le paysage et le domaine à l’abandon, le destin de Thérèse Gandalonie va être comme aimanté par la lanterne et par le domaine où se dresse cette stalagmite de pierre.
L’histoire s’impose à elle de l’autre côté de l’Atlantique, lorsqu’elle découvre et déchiffre le journal de Jean-François Rameau, peintre de peu de renom, abandonnant tout en 1760 pour s’avancer seul dans les territoires inexplorés de l’Ouest canadien, «dans cet espace sans nom où les expéditions semblent condamner à aller se perdre comme eau bue par le sable», un homme dont le destin est lié au nom du domaine marquant de son enfance : La Grande Sauvagerie.

«Et moi qui le déchiffrais en mêlant sa mémoire à la mienne, comment aurais-je pu soupçonner que les carnets de cuir rouge de Jean-François me reconduiraient, au prix d’un très long détour, vers le Saint-Léonard de mon enfance, qu’ils m’introduiraient sur les hauteurs si longtemps crues inaccessibles de La Grande Sauvagerie, au pied du monolithe noir qui veille sur les maisons endormies, inquiétant et bienveillant tout à la fois, plus haut dressé dans le ciel, plus universel repère et plus efficace que l’horloge de la Place municipale, que j’entends, au moment même où j’écris ces mots, sonner la minuit ?»

«À la veille de devenir une petite vieille», de retour à Saint-Léonard, elle écrit l’histoire du lieu et des descendants de Jean-François Rameau en même temps que la sienne. Le regard de cette femme, obscurci depuis l’enfance par un trouble de la vision sous forme de mouches volantes, semble façonner le roman, débusquant l’étrangeté dans les paysages familiers, reconstituant l’histoire à partir de fragments.
Somptueuses et rayonnantes, les phrases de Christophe Pradeau emportent le lecteur dans une enquête hybride, une aventure intime et historique, tissée de correspondances lointaines entre ancien et nouveau monde, miroir de l’énigme d’une mémoire imparfaite.

«Des joies et des peines avaient fleuri sur la scène aujourd’hui déserte. On y avait connu comme ailleurs l’insouciance des heures désoccupées, la lenteur sereine des jours alcyoniens ; on s’y était raidi comme partout devant la surprise suffocante du malheur ; on y avait jeté au matin le premier cri ensanglanté et cédé, le soir venu, à l’immense capacité d’effondrement qu’à la fin il faut bien que l’on découvre en soi, mouvement de vents tournants dans la poitrine, qui démesure le souffle et souille les yeux d’une nuit bitumineuse. On y avait bu des orangeades, croqué des grains de grenade, en répétant à l’envi qu’il en serait des alarmes de Sarajevo comme celles de Tanger et d’Agadir, en pressentant malgré tout, en craignant à part soi que les choses pourraient finir par mal tourner cette fois. La Grande Sauvagerie avait été un théâtre que les habitants de Saint-Léonard avaient eu l’habitude d’observer à la dérobée. On s’arrachait un instant au spectacle de la vallée, au jeu serein de la lumière sur l’Auvézère, pour jeter un regard inquiet à ceux d’en haut.» 

Christophe Pradeau sera l’invité de la librairie Charybde le 2 février prochain, en présence de six autres auteurs, traducteurs et amis des éditions Verdier, pour une soirée spéciale dédiée à cet éditeur magnifique.

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Une lectrice, une libraire, entre autres.

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