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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La souterraine » (Christophe Pradeau)

Magnifique et inquiétant, l’envers souterrain de l’enfance.

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Dans ce roman précieux et émouvant paru en 2005 aux éditions Verdier, le narrateur convoque le souvenir lointain et mémorable d’un trajet nocturne en voiture dans le brouillard, un retour en famille d’un dimanche chez sa grand-mère à Lubersac aux dernières heures d’un hiver exceptionnellement froid, «sévissant avec une violence d’un autre temps». Avant de rejoindre l’autoroute, sur une route ensevelie par le brouillard, tandis que les arbres et les ronces semblent avoir rompu au cœur des ténèbres les liens qui les retiennent habituellement pour venir obstruer la route, il se souvient de la voiture avançant au pied d’un mur blanc de brouillard et laissant derrière elle la route comme un corridor ruiné s’effondrant juste après son passage.

«Ce soir-là, à force de tâtonner dans le brouillard sans rien trouver d’autre à glaner que des lueurs, le soupçon s’insinua que nous étions passés de l’autre côté, du côté des routes abandonnées et des souvenirs incertains. Nous étions égarés dans l’un de ces lieux disparus qui, pour avoir été rejetés sur le bord de la route, avaient perdu tout droit à tenir rang parmi les choses réelles. Ainsi s’expliquerait le sentiment étrange que nous avions d’une route menacée, en sursis, d’une route qui n’avait plus la force de repousser les assauts d’une forêt désentravée.»

Au long de ce trajet si souvent parcouru de nuit, il a inventé un Jeu avec sa sœur Laurence : pour déjouer l’ennui ils observent intensément, mémorisent les séquences de la route et y associent des histoires, peuplant ainsi le temps du voyage de récits.

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brouillardLes dangers de la route ce soir-là, l’atmosphère oppressante dans l’habitacle réduit de la voiture convoquent d’autres angoisses, nées des paysages et des récits aux teintes sépia de la grand-mère, des fables de Laurence qui ouvrent des brèches sur les arrière-mondes, telle l’histoire du château en lisière de forêt invisible depuis la route, dont le domaine comportait un étang en bord de route, lieu d’une série d’accidents sinistres et entrée des Enfers dans l’imaginaire de Laurence.

«Une légende, bien antérieure sans doute au répertoire d’accidents qui faisaient le fond des récits – Mamie prétendait d’ailleurs, significativement, qu’elle ne pouvait se dire qu’en patois -, veut que chaque année, une certaine nuit de décembre, l’étang se débonde ; pendant une heure la terre reste béante, laissant deviner à qui est assez intrépide pour s’approcher un étagement sans fin de promontoires rocheux d’où s’élancent au milieu d’un chaos de ténèbres rougeoyantes des volées d’oiseaux carnassiers aux longues ailes membraneuses. Le moment venait où les récits finissaient par s’épuiser. Le silence se faisait. Quelqu’un confessait sa fatigue. Nous montions nous coucher, en veillant à ne pas faire de bruit pour ne pas risquer de réveiller ceux qui dormaient déjà. A peine Maman avait-elle éteint la lumière et quitté la pièce que Laurence me rejoignait sous les draps et me redisait sa certitude que c’étaient des ptérodactyles. Elle était persuadée que le passé tout entier était encore là, au fond de l’étang de Cherchaux, depuis les monstres préhistoriques jusqu’à la petite chienne de Mamie, Quinette, morte un soir d’hiver, écrasée par un chauffard. C’était là que l’on allait quand on mourait. Il suffirait d’avoir le cran d’y descendre pour retrouver tous ceux qu’avait emportés depuis le commencement des temps la navette des nuits et des jours. Ils demeurent tous ensemble sur les rives d’une mer souterraine aux eaux lourdes, luminescentes, dont la houle irrite les ténèbres de lueurs, du brasillement, des saccades de ces noctiluques qui venaient danser autour des caravelles, inquiétant l’œil des Grands Découvreurs.»

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® Ralph Eugene Meatyard

Le narrateur, qui a conclu avec sa sœur le serment de se souvenir jusqu’à l’heure de sa mort de ce que cela faisait d’être un enfant construit ce récit autour de Laurence, conteuse imaginative marquée par un traumatisme d’ensevelissement souterrain qui périodiquement l’assaillit, autour duquel elle a imaginé un monde souterrain de contes superbes et inquiétants. L’apogée de cet édifice inlassablement retravaillé est le merveilleux récit de La Route de l’ambre, les aventures d’un jeune aventurier qui fournissait en bêtes fauves les meilleurs belluaires de Rome, envoyé au-delà des frontières de l’empire dans les profondeurs secrètes de la forêt hercynienne pour capturer quelques animaux étranges «que l’œil acéré de César avait deviné au-delà du limes

Les enfants aiment jouer à se faire peur. Le premier roman de Christophe Pradeau évoque avec une plume poétique et dense l’envers de l’enfance, sa face crépusculaire nourrie de terreurs archaïques, du pressentiment de l’instabilité du monde et de la puissance des mots pour se maintenir hors des ténèbres.

Christophe Pradeau sera l’invité de la librairie Charybde le 2 février prochain, en présence de six autres auteurs, traducteurs et amis des éditions Verdier, pour une soirée spéciale dédiée à cet éditeur magnifique.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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