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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Ma Syrie » (Adeline Chenon-Ramlat)

Avant la guerre civile, l’immersion intime d’une journaliste française, durant plusieurs années, au cœur d’une tribu de Bédouins de Syrie dont elle avait épousé le prince.

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Publié en 2016 chez ÉLP, ce récit de la journaliste Adeline Chenon-Ramlat, qui arpente depuis des années les terrains difficiles du monde entier, et tout particulièrement la Syrie et le Liban, impressionnera la lectrice ou le lecteur par la rarissime fenêtre ainsi ouverte sur un univers à la fois mythique et très largement méconnu, celui des Bédouins de Syrie, et de leurs cousins vivant aux frontières perméables de la Jordanie, de l’Irak et de l’Arabie Saoudite.

Pourtant, les Syriens aiment beaucoup le monde bédouin. Le monde arabe en général adore le monde bédouin traditionnel. Je veux dire par là que la version pétrodollars et véhicules chromés n’est pas mise dans cette catégorie (on parlera alors par nationalités : « les Saoudiens », « les Qataris »). Je parle de la population originaire du désert et qui en garde les règles ancestrales : celle qui est faite du même sable pierreux et sec, celle-là même qui porte l’âme du monde arabe. Ce contact extraordinaire avec la nature, cette relation privilégiée avec un monde qui semble austère, cette acceptation de la simplicité de vie et de l’adaptation permanente à des conditions hostiles, tant climatiques que géographiques, sont considérées comme non seulement une force mais aussi un message. Un message d’intelligence, de solidarité, de résistance face aux soucis quelle que soit leur nature. Il y a enfin une part indestructible de mythe, de rêve, de liberté intouchable, de vaillants ancêtres au panache rouge que ni les pierres, ni la soif, ni le mirage économique ne sauraient dominer…
« Rêves » est d’ailleurs bien le mot, car la méconnaissance des Syriens eux-mêmes sur leurs régions traditionnelles me laissait toujours sans voix.

Ce récit n’est en rien celui d’un reportage, mais bien celui d’une immersion aussi profonde que possible, puisque la journaliste française était alors mariée au fils du cheikh bédouin, élevant là, au sein de sa belle-famille, à une cinquantaine de kilomètres de la ville de Hama, aux lisières du désert, les deux enfants qu’elle avait de lui.

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Pour comprendre la suite, il faut vous représenter la situation. J’avais mes deux pièces donnant sur la grande cour commune à côté de la pièce de ma belle-sœur, puis celle de ma belle-mère (avec télé et foule de femmes toute la journée), puis la cuisine et toutes les resserres. Dès que l’on sortait de la cour, on tombait sur le désert avec, à deux cent mètres de là, un site archéologique. Entre les deux, majestueuse, l’immense tente blanche que des Koweïtiens avaient offerte à mon beau-père, à la suite d’une chasse mémorable, si j’ai bien compris. Les Koweïtiens venaient en Syrie pour chasser, ça donnait lieu à des arrivées incroyables et des départs encore plus stupéfiants, je vous raconterais une autre fois. Mon beau-père avait beaucoup de contacts koweïtiens puisqu’il organisait des chasses pour eux avec ses cousins et parce qu’il avait une réputation indiscutable en matière de santé de faucon.
Par ailleurs, mon beau-père était le maire des cinq villages autour de nous. Au départ, je ne me rendais pas du tout compte de la population que ça représentait parce que dans le désert on ne se serre pas, mais en fait, on parlait au moins de trois mille personnes qui devaient passer par lui pour toutes les opérations administratives officielles, ce qui n’est pas rien, surtout en Syrie. De plus, dans la mesure où il avait épousé la fille du cheikh, au sens tribal bédouin du terme, et qu’il était lui-même fils du cheikh précédent, c’était un homme d’un pouvoir inégalé dans le coin.
Il avait donc sa tente, dans laquelle il recevait toute la journée, assis sur ses coussins, avec, sur sa droite, l’unique ligne téléphonique à vingt kilomètres à la ronde. La doublure intérieure de la tente était un genre de tissu indien vert profond magnifique et le sol était recouvert de tapis, et on a même eu, parfois, un poêle à bois, en hiver. D’ailleurs c’était une tente d’hiver fermée (Kheimé) par opposition à la tente d’été ouverte, qui correspond plus à la version de l’imaginaire collectif, avec son pan entier ouvert vers le désert (Beit Char). C’est très varié, l’univers des tentes.
À gauche, à l’extérieur, devant la porte de la tente, sur un support toujours un peu improvisé, le faucon blanc et beige saluait les visiteurs de son œil pourtant peu avenant. Inutile de dire qu’il avait presque plus de succès que le château byzantin derrière, pourtant fort beau.

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Nantie d’un solide humour pince-sans-rire, d’un beau sens pédagogique et d’une capacité d’émerveillement dépourvue de toute naïveté, Adeline Chenon-Ramlat nous entraîne à sa suite dans les arcanes d’une culture millénaire, à la fois beaucoup plus robuste et beaucoup plus évolutive que ce qui s’imagine souvent, vu de trop loin. Qu’il s’agisse de nous initier aux métiers de la capture de faucons pour de riches Koweïtiens, pratiquée plus ou moins clandestinement en Asie Centrale ou en Mongolie, aux subtilités de la transhumance des troupeaux de moutons, richesse essentielle des tribus, gérée avec un sens de l’anticipation et du risque qui n’a rien à envier à ceux des marchés dits « financiers », l’avidité nue en moins, aux mystères des règles matrimoniales et du rôle de la femme dans la famille – avec ses marges de manœuvre toujours à réinventer -, aux caractéristiques de ce désert si différent des clichés sahariens habituels, ou même à  la présence parfois fort peu discrète des organes d’information et de sécurité du gouvernement syrien, « Ma Syrie » est précieuse, habile et sincère. Avec une capacité d’empathie, de compréhension et d’immersion, une aisance à se fondre dans le paysage local – avec respect et humour – qui n’a rien à envier visiblement à celle de l’Anne Nivat de « Bagdad, zone rouge » ou des « Brouillards de la guerre », il est d’autant plus important, après avoir profité de cette incursion forte et rarissime dans l’intimité d’un mythe séculaire (en parcourant par ailleurs, par exemple, la somptueuse photographie du « Mapping Lawrence of Arabia » de Boris Becker), de lire et d’entendre ce que la journaliste chevronnée a par ailleurs à partager, plus récemment et dans divers journaux ou blogs solides, en ce qui concerne la guerre civile syrienne, ses tenants et aboutissants, qui ne sont pas toujours aussi simples, carrés et à l’emporte-pièce, que ce que nos grands médias (tout particulièrement français) ont à cœur depuis plusieurs années de nous voir accepter sans discussion.

(Discussion avec Sacker, l’un des beaux-frères de la narratrice) « Votre truc de la démocratie, j’y comprends rien. Si c’est pour qu’on nous raconte des mensonges, comme ils font sur Israël, sur le Liban, sur l’Irak et sur l’Arabie Saoudite, où ils sont tous fous et tyranniques, je pense qu’il vaut mieux qu’on reste comme on est maintenant. Tu vois, on n’est pas malheureux. Toi, t’as vécu longtemps au Liban, tu ne vas pas me dire que les voisins d’en bas, ils ne sont pas encore une plaie pour le Liban ? T’as vu les camps de Palestiniens au Liban ? Et les avions qui franchissent toujours le mur du son dans la journée ? Ma génération elle en a juste marre de tous ces mensonges. » (…)
Mon mari ne l’avait même pas interrompu une seule fois à partir du moment où il avait parlé du Liban.
On a bu du thé à la menthe.
Les garçons jouaient avec le bébé.
Je ne savais pas trop quoi dire. On avait vécu sur la même planète mais sans voir vraiment le même film et je n’avais pas des tonnes d’arguments pour prétendre que mon film avait un sens. Il avait juste mis des mots sur le sien.

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