☀︎
Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La Cache du Minotaure » (Undine Gruenter)

Cnossos à Montmartre : l’intense féérie d’une folle fable contemporaine.

x

35027

Il faut imaginer ici la légende du Minotaure – ou plutôt, LES légendes du Minotaure, car, comme pour beaucoup de scènes mythologiques fondatrices, les récits sont multiples, contradictoires, incertains et évolutifs – prenant tout à coup une chair à la fois presque burlesque et décidément poétique, de nos jours, dans la fort étonnante cité des Platanes, quadrilatère touffu et foisonnant situé à Paris, au pied de la butte Montmartre, jardin secret de la capitale s’il en est, abritant discrètement son petit monde bigarré entre les rues Lepic, Véron, Germain Pilon et le boulevard de Clichy.

Au panneau d’affichage accroché au mur, dans le couloir, à côté de la loge de la concierge, apparut le 9 du mois un étrange placard qui sema le trouble parmi les habitants. Ils ne jetaient d’ordinaire qu’un œil distrait à ce panneau vitré où l’on trouvait la plupart du temps des annonces périmées – poussiéreuses et jaunies – que ce soit le changement d’heure du ramassage des ordures, la date de la prochaine réunion du Syndicat pour débattre de l’éclairage du jardin ou de l’élagage des arbres, l’infraction aux règles de la propreté par le propriétaire d’un chien et la fête pour tous qui aurait lieu sur l’allée débouchant sur le boulevard, avec lampions, grandes tables et musique. On pouvait allonger la liste à volonté : interdiction de jouer au foot dans la cour centrale, prière de ne pas donner à manger aux pigeons et de ne pas passer de disques les fenêtres ouvertes. À volonté – sauf que cette fois, l’aspect actuel du placard était menaçant, comme si les pompiers allaient débarquer à l’improviste, obligeant les habitants à libérer immédiatement l’accès à la grande porte. Le corridor d’ordinaire si calme, qui donnait à son extrémité sur un escalier menant dans la cour située plus haut – un escalier aux rampes peintes en rouge -, aurait pu témoigner depuis des heures de bruits de pas, d’exclamations étonnées et de rires amusés. Les pas résonnaient sur un sol pavé typique des années cinquante à Montmartre, patchwork d’éclats de faïence multicolore, et la peinture rouge foncé se répétait dans la couleur de la porte et des boiseries et donnait à la simplicité de l’entrée, avec la loge fermée à midi, le compteur d’électricité et les boîtes aux lettres, un vernis élégant. Au panneau d’affichage, on pouvait lire :

Lorsque, contre toutes attentes et tous règlements, un texte intitulé « N°1 : Miniatures, Minotaures » fait son apparition sur le panneau d’affichage pourtant soigneusement protégé et fermé par les autorités internes compétentes, bientôt suivi de plusieurs autres, à intervalles irréguliers, étonnants mélanges de poésie, d’érudition, de contes et de fables aux morales incertaines, l’amusement initial fait place à une certaine inquiétude dans la cité, tout particulièrement, prenant l’affaire très au sérieux, au sein du Syndicat de copropriété, dont la Présidente mandate un authentique détective pour enquêter sur ce qui est déjà devenu l’affaire.

x

capture-decran-2017-01-05-a-16-01-49

Dans le labyrinthe, personne n’était – manifestement – chargé de la surveillance. Le monstre parfaitement invisible semblait suffire à dissuader les étrangers de se promener. Le code qui permettait une ouverture électronique des portes semblait suffire à dissuader le monstre de se promener dans le monde extérieur – ce code changeait chaque année et les habitants de la Cité le recevaient par courrier comme le code secret d’une carte de crédit.
Le labyrinthe se voulait idyllique – pas de réduits sans fenêtre, pas de couloirs de prison, pas de puits sans lumière, pas d’escaliers tortueux et torturés. Peut-être que des gens y disparaissaient, mais ils disparaissaient alors si radicalement que la police parisienne elle-même ne soupçonnait aucun trafic d’êtres humains comme dans les bas-fonds de la Goutte d’Or – de jolies jeunes filles qui, attirées dans la rue jusqu’au labyrinthe de la rue Myrha, se réveilleraient deux jours plus tard dans un harem en Afrique du Nord.
Le labyrinthe : ce n’était pas l’un de ces derniers quartiers existant encore à Paris intra-muros, comme par exemple à l’est, l’énigmatique et obscur moloch de pierres fait de vieux immeubles de location pour ouvriers, de cours et d’escaliers d’accès sis entre les rues Saint-Fargeau, Pelleport, Ménilmontant et Villiers-de-l’Isle-Adam. De ce quartier aux cordes à linge devant les fenêtres de cuisine, aux carcasses de motos et aux enfants noirs qui jouent au foot, un écrivain ayant des prédispositions romantiques tirerait une ultime inspiration sur l’obscur, l’architecture des grandes villes et la violence.
Le labyrinthe : ce n’était pas l’un de ces rassemblements de pavillons d’appartements connus sous le noble nom de résidences, comme on en trouve à l’Ouest et dans le riche Neuilly. Des façades en grès des années 50 avec fenêtres panoramiques et balcons standard, halls fonctionnels et cours intérieures sans attrait dans lesquels on pouvait voir un ensemble de fauteuils en cuir, quelques plantes vertes, du gazon et des bosquets, et jamais âme qui vive.

x

la-cite-du-midi-paris-13987864530

Il fallait peut-être bien le regard affûté, mais gardant son pouvoir d’extériorité, d’une Allemande, Undine Gruenter, installée à Montmartre de ses 35 ans en 1987 à sa mort en 2002, pour réussir ce pari joueur d’observation connivente, et de réinvention mythologique profonde d’une topographie singulière. Publié en 2001, quelques mois avant la mort de la romancière, traduit en français en 2005 par Marielle Roffi chez Quidam éditeur, « La Cache du Minotaure » exploite avec brio et inventivité une érudition discrète mais profonde à propos de mythologie grecque et de littérature, de surréalisme et d’art graphique, pour en nourrir tous les interstices d’un quotidien montmartrois d’abord d’apparence anodine, avant que ne s’y opèrent une série de basculements insidieux et résolument jouissifs à la lecture. Ici, les détectives sont romanciers, les fils de famille sont éditeurs, les concierges sont poètes, les locataires sont à facettes et les propriétaires à masques, le secret rôde partout et l’amour s’infiltre à chaque occasion, le quasiment tragique et le presque comique dansent une sarabande effrénée, les caves et les courettes se télescopent, les couloirs et les escaliers copulent, la folie s’invite.

x

09812663z

Donc, le Syndicat a engagé un détective, dit l’artiste un rien sarcastique, et elle s’assit en face de lui. De telles facéties – un artiste qui se paie une petite plaisanterie – n’auraient été imaginables que dans l’Autriche des années 30. Dans ce mélange entre État d’opérette et camps d’internement, pas besoin d’attendre une déclaration officielle qualifiant ces textes de dépravés. Tous les habitants viennois des Alpes n’étaient pas décadents ou de l’école de Klimt ou de Schiele – le citoyen majeur pourvoyait très bien tout seul au respect de l’ordre en faisant claquer son pantalon en peau et en produisant des Mozartkugel. Et j’ai entendu que le nationalisme fêtait justement là-bas sa joyeuse résurrection, et l’homme n’est pas un comique du nom de Moser mais un acteur, une star médiatique du nom de Haider. Mais ici, dans le berceau de l’art moderne – quelques poésies et facéties sont-elles une raison de perquisitionner chez chacun d’entre nous ?
Il ne s’agit pas des textes, Madame, il s’agit de la tactique consistant à terroriser psychologiquement les habitants. Les textes – jusqu’à maintenant, les gens y sont indifférents. Mais le panneau sur lequel sont affichées les annonces du Syndicat, ce sont… comment dire, des occupants, des envahisseurs ?… qui en dépossèdent en partie les propriétaires légitimes. Vous avez raison, en soi la chose est inoffensive, peut-être une facétie d’artiste. Mais vous savez bien, petit à petit l’oiseau fait son nid. Et nous en sommes maintenant à onze, comment dire, invasions du système d’information de la Cité. Je suis convaincu que le Syndicat fera intervenir la police si on peut plus l’éviter. En attendant, elle sera tenue en dehors de tout ça.

Sous le signe de Luis Bunuel et de René-Victor Pilhes, de Michel Foucault et de Richard Brautigan, de Marguerite Duras et de Botho Strauss, de Michel Leiris et d’André Breton, de Pablo Picasso et de Victor Hugo, de Georges Bataille et de James Joyce, Undine Gruenter nous offre un incroyable chant d’amour hard-boiled et poétique à la création artistique, démontrée ici comme toujours à la fois plus légère et plus sérieuse qu’on ne l’imagine le plus souvent.

x

site-gruenter

logo-achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :