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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « L’Amérique » (Joan Didion)

Chroniques de l’Amérique désaxée.

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Les onze chroniques de la journaliste, essayiste et romancière Joan Didion, écrites et publiées entre 1965 et 1990 dans des revues et journaux américains, traduites de l’anglais par Pierre Demarty et rassemblées par Grasset dans ce recueil paru en 2009, nous plongent au cœur des mythes états-uniens et de leurs envers, avec une coloration très particulière, et parfois déroutante : ce qui frappe d’emblée dans ce livre est l’insatiable curiosité de cette californienne née à Sacramento en 1934, sa facilité à mêler ses observations journalistiques et ses propres fêlures, sa grande acuité qui lui permet de transformer des trajectoires individuelles en paraboles de l’Amérique, ainsi que sa farouche indépendance de vues.

Très loin des idées reçues et des utopies, Joan Didion, l’une des plumes les plus talentueuses des années glorieuses du journalisme littéraire, raconte un autre versant de l’Amérique. Elle rencontre Janis Joplin et les Doors (l’histoire dit qu’elle a rendu visite à Jim Morrison pour le convaincre de jouer dans «Panique à Needle Park» dont elle a écrit le scénario pour le cinéma d’après le roman de James Mills), dîne avec John Wayne, interviewe des mineurs fugueurs constamment sous acide, explore insatiablement les trajectoires des habitants de Haight Ashbury à la fin des années 1960, décortique des faits divers et ce qu’ils révèlent sur cette Amérique, et en particulier sur sa Californie natale et la ville de New-York.

«La Californie est un endroit où se conjuguent, en un point d’inconfortable suspension, la mentalité du boom et un sens de la perte tchékhovien ; où l’esprit est troublé par un soupçon profondément enfoui mais inextinguible : qu’il faudrait mieux que ça marche ici, parce qu’ici, sous cet immense ciel délavé, c’est l’endroit où nous arrivons soudain à court de continent.»

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® Zabriskie point, Michelangelo Antonioni. 1970

Ses descriptions des paysages de Californie semblent exhaler des menaces angoissantes, évocateurs des romans ultérieurs de Madison Smartt Bell. «Le paysage est chez Joan Didion un état d’âme, à la lisière de la folie. Le vent chaud qui souffle des collines exacerbe, à fleur de peau, les sensations» écrit fort justement Pierre-Yves Pétillon dans sa préface.

Saisissant le moment de la mort des années 1960 dans l’incompréhension et la peur collective, avec la découverte des meurtres de Cielo Drive, elle raconte des vies en effritement, sans direction claire, au cœur d’un pays qui semble lui-même constamment hésiter entre ordre et chaos. Beaucoup plus que des chroniques, «L’Amérique» compose un portrait acéré et authentique d’un pays en mutation, un dévoilement de ses fissures identitaires et de l’envers de ses rêves.

«C’était un pays de dépôts de bilan et d’annonces de ventes aux enchères publiques et d’histoires quotidiennes de meurtres gratuits et d’enfants égarés et de maisons abandonnées et de vandales qui ne savaient même pas orthographier les mots orduriers qu’ils griffonnaient sur les murs. C’était un pays où il était courant de voir des familles se volatiliser, laissant dans leur sillage des chèques en bois et des papiers de procédure de saisie. Des adolescents erraient d’une ville déchirée à l’autre, renonçant au passé comme au futur tels des serpents se défaisant de leur peau pendant la mue ; enfants à qui l’on n’avait pas appris et qui n’apprendraient désormais jamais les jeux assurant la cohésion de la société. Des gens étaient portés disparus. Des parents étaient portés disparus. Ceux qui restaient lançaient des avis de recherche sans conviction, puis passaient à autre chose.
Ce n’était pas un pays en pleine révolution. Ce n’était pas un pays assiégé par l’ennemi. C’étaient les Etats-Unis d’Amérique, en ces froids derniers jours du printemps 1967»

Joan Didion, author of "Play It as It Lays", and "Slouching Towards Bethlehem", is pictured here on May 1, 1977.(AP Photo)

Joan Didion en 1977. ® AP Photo

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