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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « La Disparition de la chasse » (Christophe Levaux)

L’impressionnante écriture d’une course à l’abîme, facétieuse et glaçante.

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Le train s’ébranle, grimpe cahin-caha le flanc escarpé de la vallée, se rassemble en haut, sur la crête, puis s’élance dans la plaine, crève le matin gris mouillé du nord-est, abandonne à son sommeil la ville décrépite et sa gare flambant neuve, fleuron d’un peuple meurtri en voie de recouvrer sa dignité car, oui, elle risque bien, la gare, de lui en mettre plein la vue, à ce monde ingrat qui, du jour au lendemain, s’était lavé les mains d’un charbon avec lequel on avait pourtant dérouillé bien des hivers, à ce monde indifférent qui avait laissé dans la torpeur une région entière où les hommes n’avaient jamais rien appris d’autre qu’à retenir les poignées de marteaux piqueurs, figés désormais sous la poussière des galeries abandonnées. Vingt ans de misère après la fermeture de la dernière mine, il avait fallu en racler, des fonds de tiroir, bouffer à une chiée de râteliers, mais tous ceux qui allaient poser un pied en ville verraient de quel bois on se chauffe.

En ce tout début janvier 2017, l’éditeur Quidam nous offre un fascinant premier roman, celui de Christophe Levaux, allègrement tissé de métaphores visibles ou presque invisibles, sombres éventuellement, et néanmoins alertes comme on les aime tant. Un tel itinéraire ne se raconte guère, la férocité qui habite chacune de ces 130 pages étant constamment mise à l’épreuve de ces quelques personnages accablés, fatigués, qui tentent encore par habitude, par dépit ou par aveuglement, de faire se mouvoir les illusions perdues qui les emplissent. Objectifs dérisoires, satisfactions mesquines et inquiètes, doutes définitifs, micro-victoires arrachées au néant : le mélange glaçant des courses des rats, des auto-justifications et des échecs ressassés est impitoyable, associant étroitement la farce et la tragédie, utilisant toutes les ressources d’une langue somptueuse et décapante pour exprimer la noire substance de ces existences qui se délitent et se dérobent, sous le signe des inutilités et des inachèvements, que, d’emblée, la gare symbolise.

Elle surplombe tout le quartier, la gare, masse rutilante d’acier et de verre. Elle brille. Elle crève les yeux les jours où le soleil perce. On se sent tout petit, là en bas, sous cette démonstration aveuglante de puissance industrielle, tout nigaud devant les prouesses d’ingénierie, l’acier qui se contorsionne et le plexiglas qui se déploie à perte de vue. À y regarder de plus près pourtant, on voit la rouille s’agripper aux boulons monumentaux et se répandre sur les piliers d’un blanc qu’on avait d’abord cru immaculé depuis les quais, on avait pas fait trop gaffe, affairé à ravaler l’angoisse de la journée qui commence en vérifiant compulsivement qu’on a oublié ni ses contrats, ni son en-cas au fond de sa mallette. Les crépis, derrière, ont eux aussi commencé à lâcher. Leurs déjections jaunasses souillent le revêtement en béton lissé qui s’élime sous les piaillements d’impatience des navetteurs irrités par le hurlement des disqueuses en train de finir des finitions qui n’en finissent jamais. Après quelques mois de service, la fierté de la ville est toujours un champ de crasse et de bruit. On y avait cru pourtant, à ce cahier des charges impeccable, imprimé en couleurs sur papier glacé à gros grammage, mais voilà, l’imprévisible ne peut être prévu martèle l’attaché de presse du chantier.

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On trouvera ici aussi les traces puissantes des vies de bureau vides, des tableaux et des présentations en instruments d’occupation et de désir, des images déliquescentes chères au Jean-Marc Agrati de « L’apocalypse des homards ». On trouvera encore certains échos des vies potentielles qui se nichent au cœur des non-vies contemporaines, telles celles explorées par l’Andréas Becker des « Invécus ». Jouant à merveille du futile et du dérisoire orchestrés en règles d’existence, manipulant avec brio les parodies de signifiant qui peuplent les grand-messes commerciales et managériales, Christophe Levaux réussit une prouesse langagière qu’il faut absolument saluer et goûter, encore et encore, tant cette écriture lui permet de nous offrir une rare sensation d’euphorie rageuse, de rire intérieur délirant que l’on peine à contenir, et d’intelligence enjouée de la situation.

L’inondation des fondations ouest puis l’effondrement de la paroi de soutènement de la colline à côté – un mort, un blessé grave – avaient jeté un froid dans les articulations déjà bien ankylosées des ouvriers qui avaient troqué le coup de pelle contre le coup de poing, ils le disaient avec l’air satisfait de ceux qui viennent de trouver un peu par hasard une formule choc que la presse va se refourguer de titre en titre. Le glissement de terrain avait révélé l’irrespect chronique d’une série de consignes de sécurité et même deux ou trois pots-de-vin enfouis sous une armada de technologies qu’on avait cru, sinon à la pointe, tout du moins en ordre de marche, le tout en première page du journal local qui retrouvait le goût de la lutte des classes entre deux photos de cul huilé. Les syndicats revigorés n’allaient décemment rien laisser passer. Ils avaient flairé le traquenard quelques mois plus tôt lorsque s’étaient multipliées à l’automne les demandes de congés de maladie d’ouvriers qu’on faisait probablement, voire très certainement, cravacher sans scrupule aucun pour respecter les échéances peu réalistes, pour tout dire chimériques, annoncées dans l’euphorie du renouveau politique quelques années plus tôt.

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Là où tant d’auteurs échouent à rendre le dérisoire et l’absurde réellement palpables, Christophe Levaux parvient presque instantanément à établir une curieuse complicité avec sa lectrice ou son lecteur, en lui offrant un regard sacrilège dans l’intérieur caché des slogans du développement personnel et de la libération des énergies, en lui proposant un regard oblique, amusé ou désolé, sur les mantras de la vie contemporaine considérée en termes d’efficacité, de réussite et de mix sociétal. Doté d’un sens de la formule qui fait terriblement mouche, sans dédaigner une part de poésie industrielle jouant une partition habilement saugrenue dans les interstices de cette folle course à l’abîme, l’auteur nous éblouit de ses si sérieuses facéties et de son si redoutable désastre imminent. Un tour de force particulièrement impressionnant.

Entre-temps, du côté du renouveau, la solution avait été toute trouvée : l’inauguration aurait lieu avant la fin des travaux. On n’allait pas être chiche. Les trains pouvaient entrer et sortir depuis peu et, qu’est-ce qu’une gare, si ce n’est un lieu de passage, dirait le ministre des Transports avec un petit clin d’œil embarrassé dans la voix que personne dans l’assemblée n’aura l’air de relever, question d’intonation mal placée. De toute façon, les caisses étaient totalement vides. La discussion s’arrêtait là. Les abords, qui devaient accueillir les nouveaux parkings à décongestion et les commerces réamorceurs de pompe à emploi, resteraient pour un temps encore à l’état de terrains vagues, jonchés de bulldozers au chômage technique et d’ordures abandonnées par des habitants désespérés par la tournure des événements mais bien décidés à profiter d’une occasion d’allier désobéissance civile et économie de sacs poubelles réglementés.
La gare. Un gigantesque terrain vague dont on s’extirpe les pieds crottés. Une bonne grosse cochonnerie. Elle a de qui tenir, cette souillon, fille de gueules noires désœuvrées qui se tournent les pouces calleux depuis des années, le cul posé sur un tas de houille, admirant désormais leur fraîche progéniture aux frusques déjà tâchées de la merde d’où on l’a accouchée.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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