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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « En descendant les fleuves » (Éric Faye, Christian Garcin)

Voyage aux confins de la Russie et dans son imaginaire.

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Publié en 2011 aux éditions Stock, ce carnet de voyages, où les deux plumes d’Éric Faye et Christian Garcin fusionnent dans la voix d’un narrateur unique, illustré des photos de leur voyage, raconte un périple aux confins de la Russie imprégné d’une atmosphère nonchalante et de particules fines de tristesse et d’ennui, une ambiance d’enlisement des confins dont le lecteur retrouvera l’écho dans le roman d’Emmanuel Ruben, «La ligne des glaces».

Avant de descendre les fleuves, ce voyage en Extrême-Orient russe débute à Iakoutsk, une ville située à près de 5000 kilomètres à l’est de Moscou, connue pour être la plus froide du monde et la plus grande ville au monde bâtie sur un sol gelé en permanence, une cité au charme déglingué évocatrice du «Stalker» d’Andreï Tarkovski. Au milieu des terrains vagues, des immeubles délabrés et des cabanes de planches, des chiens à demi ensauvagés errent, rappelant les chiens féraux de Jean Rolin ou ceux filmés par Yang Fudong pour son œuvre vidéo «East of Que village».

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® Andreï Tarkovski, Stalker (1979)

«L’agencement anarchique des tuyaux, les chiffons qui pendouillaient ici et là des coudes qu’ils formaient, les ruelles de terre et de boue envahies de flaque, les arrière-cours encombrées de détritus, les immeubles aux façades rongées, les baraques de mélèze qui surgissaient parfois entre deux immeubles de béton en se déhanchant jusqu’à l’intérieur des trottoirs défoncés, les immeubles neufs qui, sur le retour, surgissaient autour de la place Ordjonikidzé, tout cela témoignait d’une esthétique générale du bric-à-brac qui n’était pas pour me déplaire, comme si la ville entière ne pouvait qu’osciller entre déglingue et survie, construction et destruction.»

Terre des confins au climat extrême, ouverte depuis peu au monde extérieur, l’Extrême-Orient russe fascine, avec ces noms de lieux constellés de «k» qui aimantent le narrateur, avec son passé riche de faits héroïques ou sombres et de zones blanches, où la nature immense et si peu arpentée semble impassible, indifférente à l’homme. Comment mieux appréhender les dimensions de ce territoire qu’en navigant sur ses grands fleuves, en commençant par la Léna, un fleuve long de 4400 kilomètres, dont on n’aperçoit jamais les deux rives à la fois, et dont le delta est aussi vaste que la Belgique ?

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Le fleuve Léna

«Il y a des moments où l’on ne sait plus trop pourquoi on est là, comment on s’y est pris, à quel moment on a décidé d’emprunter ce chemin plutôt que cet autre ; des moments où l’on se demande si on est toujours bien soi-même, et depuis quand, comment et pourquoi on se trouve ici. Non qu’on se sente vraiment perdu, il ne faut rien exagérer. Mais quelque chose nous file entre les doigts, qu’il n’est plus temps de rattraper – quelque chose qui s’épuise lentement, insensiblement, comme l’étrave d’un bateau fendant à vitesse aussi faible que constante les deux mille kilomètres d’eaux calmes d’un fleuve sibérien.»

La descente de la Léna en sept jours de Iakoutsk jusqu’à Tiksi-sur-Arctique au rythme lent du bateau qui avance dans un bruit feutré, face à un paysage de forêts et falaises semblant par moments totalement immobile, englue le narrateur dans une sensation d’envasement dans le temps et l’espace, avec cette question lancinante de la présence de l’homme : Pourquoi voyager là ? Pourquoi habiter là ?

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Tiksi-sur-Arctique

Partout, le narrateur relève les traces de l’Histoire, qui imprègnent même les immensités vides et lieux à l’abandon : la route de la Kolyma dite «des os» au départ de Iakoutsk, la ville de Tiksi, port et base stratégique à l’époque soviétique, aujourd’hui désolée, la paisible bourgade de Birobidjan,  centre administratif de l’Oblast autonome juif en Russie fondé par Staline en 1934, ou encore Vladivostok, centre de triage pour les détenus politiques dans les années 1930.

S’interrogeant avec humour sur son goût pour les contrées perdues et désolées, le narrateur livre un récit en forme de voyage intérieur, confrontant en un va-et-vient hypnotique, l’imaginaire, les souvenirs cinématographiques et littéraires et la réalité souvent grise des lieux parcourus.

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Ce livre est né d’un voyage commun dans le Transsibérien, à l’occasion de l’année France-Russie en 2010, auquel quinze écrivains français ont participé, et à la suite duquel ont été publiés, entre autres, «L’alcool et la nostalgie» de Mathias Énard,  «Tangente vers l’est» de Maylis de Kerangal et «Sibérie» d’Olivier Rolin.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Ienisseï  (Christian Garcin) | «Charybde 27 : le Blog - 3 janvier 2017

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