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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « C’est maintenant du passé » (Marianne Rubinstein)

Ébaucher des portraits des disparus à partir de fragments, leur redonner vie et retrouver sa place.

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«Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir ?». Cette citation de Raymond Queneau, en exergue à «W ou le souvenir d’enfance» de Georges Perec aurait pu également ouvrir ce récit de Marianne Rubinstein, publié en 2009 aux éditions Verticales et dédié aux absents.

Après la lecture des «Disparus» de Daniel Mendelsohn, qui forme un trait d’union entre «Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin» et ce livre-ci, Marianne Rubinstein a enquêté frénétiquement, avant que tout ne s’efface, et rassemblé les traces éparses et souvenirs fugitifs pour faire surgir des lueurs sur l’histoire de ses grands-parents paternels et des membres de leur famille déportés et assassinés par les nazis.

«J’avais cru moi aussi que toute trace des miens avait été anéantie. Ce n’était pas seulement qu’ils avaient été assassinés : leur monde avait été englouti, effacé de la surface de la terre. De cette béance, il n’était resté que mon père, à vif. À la lecture des Disparus, je compris quelque chose qui, auparavant, était resté impensé : tout n’avait pas pu disparaître. Des traces de leur vie, même infimes, devaient subsister ici ou là.»

Marianne Rubinstein pousse son père à parler, à exhumer les lettres de la «boîte en fer bleue» qui contient ses souvenirs d’enfance. Elle recherche les bribes, rencontre les survivants.

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® Christian Boltanski

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Construit comme un patchwork, «C’est maintenant du passé» forme une construction sensible, émouvante et profondément cohérente. Rencontres et récits, documents insérés dans le livre, comme cette photo de 1928 de sa grand-mère Regina, belle femme coquette, ou cette facture d’une pension de Haute-Savoie où son grand-père paternel séjourna en 1928, qui transmet l’impression d’un homme soigneux et digne : l’écriture fragmentaire et les documents insérés dans le texte composent en constellation des ébauches de portraits d’avant la catastrophe.

«Le complet, c’est le mensonge», disait George Steiner en citant Adorno, et il poursuivait : «L’écharde, le fragment ne captent-ils pas l’essentiel ?» Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis mise à aimer ces fragments, non seulement pour ce qu’ils révélaient de la vie de ma famille, mais pour leur fragilité même, leur incomplétude, qui témoignait de la violence de l’anéantissement, de cette volonté qu’il ne reste rien d’eux, et de ce qui avait subsisté malgré tout.

L’évocation des «Notes de chevet» de Sei Shônagon et de la poésie japonaise, qui côtoie ici les bribes de souvenirs, souligne le charme profond de la légèreté et des émotions subtiles face à la violence écrasante de la Shoah et de son héritage, met en lumière le lien entre passé et présent, ici entremêlés de façon très fluide, formant comme un écho aux propos de W.G. Sebald qui disait que «derrière chacun d’entre nous qui sommes vivants, se trouvent les morts. À vrai dire, ils coexistent avec nous, mais nous ne les voyons pas.»

«Pourquoi écrire ? « Bon qu’à ça », répondait Beckett. Comment être plus laconique ? J’écris parce que j’ai un problème de place. Comme des millions de gens. Comme des milliards même, qui pourtant n’écrivent pas. J’écris parce que c’est le seul endroit où je peux, sans l’aide de personne, calmer l’angoisse. Où je n’ai plus le visage collé à la vitre, le nez écrasé par trop de pression. J’écris parce que l’écriture crée, même en été, un espace enneigé autour de moi, qui assourdit les bruits de l’extérieur et dans lequel je peux réparer les mécanismes complexes d’une montre imaginaire, nettoyer chacune des pièces avant de les assembler dans l’espoir d’entendre de nouveau tic tac, tic tac, tic tac

Marianne Rubinstein sera l’invitée de la librairie Charybde le 6 décembre prochain pour parler de ses livres, et en particulier de son dernier récit paru chez Verticales, «Detroit, dit-elle».

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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