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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Brautigan – Un rêveur à Babylone » (Keith Abbott)

Une courte, intense et soigneusement ambiguë biographie de Richard Brautigan.

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Publié en 1989, traduit en français par Nicolas Richard en 1993 chez 10/18 et réédité en 2014 chez Cambourakis, ce livre de souvenirs à propos de Richard Brautigan écrit par l’un de ses vieux amis, l’écrivain et poète Keith Abbott, parvient à éviter plusieurs écueils pour nous offrir un témoignage humainement émouvant et littérairement captivant.

Lorsqu’au début de l’année 1985, les magazines Rolling Stone et Vanity Fair y sont allés de leur tirade sur Brautigan, on a claironné les aspects sensationnels de sa vie. Les gros titres de Rolling Stone évoquaient un passage en hôpital psychiatrique durant sa jeunesse, et insinuaient qu’il s’était adonné à des pratiques sado-maso. L’histoire glauque de son corps en décomposition était étalée au premier plan, de même que ses sordides derniers jours à traîner de bar en bar. On a passé sous silence la spécificité de son écriture, ce qui l’avait momentanément rendu si étonnamment, si bizarrement populaire. On a mis l’accent sur le personnage de l’auteur californien à la mode qu’il incarna à ses débuts, mais on a assaisonné son image de hippie d’une forte dose de ce cynisme typique des années 1980. Comme si toute personnalité excentrique ne pouvait être que la conséquence de tendances perverses et mauvaises inévitablement mues par quelque force malsaine.
Ces articles défiguraient le Richard Brautigan que je connaissais, l’homme sensible, qui prenait soin de ses amis, généreux à l’extrême, quelqu’un qui aimait se montrer agréable avec les autres. Il me manquait, l’auteur appliqué des meilleurs romans, celui qui retravaillait sans cesse sa prose, pour aboutir à cette clarté et cette simplicité qui lui tenaient tant à cœur.
Peu après ces papiers épouvantables, une émission de radio sur les grandes ondes célébra ses écrits, et donna de lui, cette fois-là, une impression bien meilleure. Il s’agissait non pas de critiques ou d’anciens amis, mais essentiellement de témoignages de ses lecteurs. Un fan a expliqué comment, lorsqu’il était étudiant, il se servait d’expressions de La Pêche à la truite en Amérique telle que par exemple « le pochard qui marchait au Kool-Aid », comme mot de passe avec ses copains pour pénétrer des mondes mystérieux inaccessibles aux autres. Les meilleurs écrits de Richard rayonnaient de ce sentiment de joie qu’on éprouve à détenir un secret. Ce sentiment qui était aussi très présent dans sa vie de tous les jours. Cette courte biographie de Brautigan, c’est dans cet esprit que je l’ai écrite, comme pour redécouvrir un souvenir enfoui dans le passé, un secret partagé pendant les dix-huit années qu’a duré notre amitié.

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Keith Abbott, par ailleurs poète et écrivain lui-même, ne prétend aucunement ici à la puissance et à l’exhaustivité du travail d’un biographe tel que William Hjortsberg (dont les 850 pages du « Jubilee Hitchhiker » de 2012 semblent difficiles à égaler), mais vise plutôt, comme il l’indique dans son introduction, une forme de « réhabilitation express » face au mépris de la plupart des grands médias américains au lendemain de son suicide, renvoyant l’écrivain à un passé hippie sans lendemain, attitude symptomatique d’un rejet bien ancré dans les années 1980-1990 et dans leur cynisme business.

Il ne se plaignait jamais de sa situation financière, et s’entourait même d’un halo de mystère à ce sujet. Jamais la question ne fut abordée lors de nos promenades dans le Haight. Price me confia que Richard travaillait un ou deux jours par mois dans un labo pour quelque étrange inventeur, il nettoyait des tubes à essai et procédait au mélange de substances chimiques. La veille du règlement de son loyer, il ne manquait jamais d’aller voir à la librairie City Lights si ses recueils de poésie, placés en dépôt, avaient été vendus – Lay the marble tea ou The Octopus frontier. Il faisait ensuite la ronde des bars de North Beach et mettait le grappin sur quiconque était susceptible de le dépanner d’un peu d’argent pour manger. Par la suite, quand il a été riche et un pilier à la terrasse du Enrico’s, sur Broadway, je n’ai jamais vu Richard refuser l’aumône à qui que ce soit.

Il est donc ambigu, mais compréhensible, que Keith Abbott, l’ami de quinze ans, poète, ne s’attache guère ici à l’écriture et à l’œuvre de Richard Brautigan – voire fasse part assez crûment parfois de certains de ses doutes quant à elle -, mais bien plutôt à l’être humain qu’il fut, à ses idiosyncrasies et à ses contradictions, à ses moments de grâce et à ses démons intimes. Si l’on peut sentir sans doute dans les interstices de ce récit les bribes d’une jalousie professionnelle, maîtrisée du mieux possible – et l’on sent bien que c’est un phénomène qui fut essentiel dans la tragédie personnelle de Richard Brautigan, clochard céleste à l’enfance ô combien meurtrie, débarquant à San Francisco en 1956 pour tenter de rejoindre une beat generation installée et de 10 ou 15 ans son aînée – pour connaître ensuite, durant cinq ou six années fugitives, un succès populaire dont ni Jack Kerouac, ni Allen Ginsberg, ni William Burroughs, ni Lawrence Ferlinghetti ne purent jamais oser rêver.

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En 1966, ce qui était le plus frappant chez Richard, c’était son optimisme constant. Compte tenu de son mode de vie au jour le jour, le terme ne peut traduire l’aura héroïque dans laquelle semblait baigner sa vie quotidienne. D’après ce que j’ai pu constater, son emploi du temps consistait à écrire le matin, passer ensuite une série de coups de fil, puis se lancer à corps perdu dans la vie de San Francisco emplie de joies et d’imprévus. Papillonnant d’un type qu’il connaissait vaguement à une vieille connaissance, d’un bar au café suivant, il était clair qu’il considérait sa vie quotidienne comme la matière première de son art. Une portion de cet art se trouvait reproduite dans ses écrits, une grande partie ne l’était pas. Cette déperdition ne semblait pas le chagriner. Il lui arrivait même de fêter ça. Son style de vie et ses écrits contrastaient assurément avec la confiance qu’il pouvait avoir en sa bonne étoile. J’avais beau personnellement apprécier Le Général sudiste, j’étais à des lieues de soupçonner que Richard pourrait un jour trouver un public assez vaste pour lui permettre de gagner sa vie. Et je n’étais pas le seul de cet avis. Peu nombreux étaient ceux qui pronostiquaient qu’un tel public naîtrait du jour au lendemain.

Un beau témoignage, passionnant, sur une époque bien particulière, entre 1965 et 1975, durant laquelle San Francisco incarna beaucoup de choses (comme le rappelait avec son humour décalé le beau « Rêves de gloire » de Roland C. Wagner, en la transplantant et la transmutant dans son Alger uchronique, ou encore le Tommaso Pincio des « Fleurs du karma »), qui permet de saisir en moins de 220 pages une bonne part de la substance humaine de cet auteur si peu typique, porté un temps aux nues pour « La pêche à la truite en Amérique » ou pour « Sucre de pastèque », qui fut tout au long de sa vie relativement brève le poète insatiable de sa magnifique intégrale bilingue, « C’est tout ce que j’ai à déclarer ».

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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