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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Sucre de pastèque » (Richard Brautigan)

Le sucre de pastèque en panacée apaisée succédant à la pêche à la truite. Du grand Brautigan.

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Il règne un équilibre délicat à penseMORT. Et cela nous va très bien.
La cabane est petite mais elle est agréable et aussi confortable que ma vie, et elle est faite en pin, en sucre de pastèque et en pierre, comme presque tout ici.
Nos vies, nous les avons bâties avec soin en sucre de pastèque, et puis nous sommes allés jusqu’au bout de nos rêves, en suivant des routes bordées de pins et de pierres.
J’ai un lit, une chaise, une table et un grand coffre où je range mes affaires. J’ai une lanterne qui, la nuit, fonctionne à l’huile de truite à la pastèque.

Publié en 1968, un an après « La pêche à la truite en Amérique », traduit en français en 1975 chez Christian Bourgois par Marc Chénetier, le troisième roman de Richard Brautigan avait été écrit en 1964 et, comme son prédécesseur, refusé par l’éditeur Grove Press – puis accepté par la fondation Four Seasons en même temps que le précédent. Bien qu’écrit sept ans avant l’acquisition d’une maison à Bolinas, au nord de San Francisco, « Sucre de pastèque » contient bien en germe toute la vision rêveuse, partiellement idyllique, qui conduira l’auteur à s’installer dans le comté de Marin. Si le concept même du sucre de pastèque joue bien ici un rôle de fil conducteur et de mot-à-tout-faire dévolu précédemment à l’expression « la pêche à la truite en Amérique », la lectrice ou le lecteur aurait bien tort de réduire ces 150 pages à une forme de remake ou de vie parallèle de la publication précédente. En supplément de la gouaille et du sens de la formule qui surprend et saisit, il y a ici un concentré de poésie et d’amour, une forme de douce sérénité, qui n’étaient pas si fréquents dans le texte précédent.

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Voici une liste des choses dont je vais vous parler dans ce livre. Il n’y a pas de raison de garder ça pour plus tard. Autant que je vous dise maintenant à quoi vous en tenir…
1 : penseMORT (un chouette endroit).
2 : Charley (mon ami).
3 : Les tigres, comment ils vivaient et combien ils étaient beaux et comment ils sont morts et comment ils m’ont parlé et comment je leur ai répondu et comment ils se sont arrêtés de manger mes parents, bien que ça n’ait pas été très utile à mes parents, à ce moment-là personne ne pouvait plus rien pour eux, et nous avons longtemps parlé et l’un des tigres m’a aidé à faire mon calcul, et puis il m’a dit de m’en aller un peu plus loin le temps qu’ils finissent de manger mes parents et je suis parti. Je suis revenu plus tard cette nuit-là pour mettre le feu à la cabane. C’est ce qu’on faisait dans ce temps-là.
4 : La Statue des Miroirs.
5 : Le vieux Chuck.
6 : Les grandes promenades que je fais la nuit. Parfois je reste des heures entières debout au même endroit, presque sans bouger (j’ai même vu le vent s’arrêter dans ma main).
7 : La Manufacture de Pastèque.
8 : Fred (Mon copain).
9 : Le stade de base-ball.
10 : L’aqueduc.
11 : Doc Edwards et le maître d’école.
12 : Le splendide élevage de truites à penseMORT, la façon dont il a été construit et les choses qui s’y passent. (C’est un chouette endroit pour danser.)
13 : L’Équipe des Fossoyeurs, le Puits de Forage et la Potence du Puits de Forage.
14 : Une serveuse.
15 : Al, Bill, et d’autres.
16 : La ville.
17 : Le soleil et la façon dont il change. (Très intéressant.)
18 : graBOUILLE et sa bande et l’endroit où ils creusaient dans le temps, l’Usine à Oubli, et toutes les choses épouvantables qu’ils ont faites, et ce qui leur est arrivé, et à quel point les choses sont calmes et douces par ici maintenant qu’ils sont morts.
19 : Les conversations et les choses qui se passent ici tous les jours. (Travail, bains, petit déjeuner, dîner.)
20 : Margaret et cette autre fille qui portait la lanterne la nuit et ne s’est jamais approchée.
21 : Toutes nos statues et les endroits où nous enterrons nos morts, de façon que de la lumière jaillisse éternellement de leur tombe.
22 : La vie que je mène dans le sucre de pastèque. (Il doit y avoir pire vie que la mienne.)
23 : Pauline. (C’est ma préférée. Vous allez voir.)
24 : Et ce livre, le vingt-quatrième à être écrit en cent soixante et onze ans. le mois dernier, Charley m’a dit : « On dirait que tu n’aimes pas faire de statues ni rien. Pourquoi n’écrirais-tu pas un livre ?
« Le dernier a été écrit il y a trente-cinq ans. Il commence à être temps que que quelqu’un en écrive un autre. »

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Aussi étonnant et déroutant que « La pêche à la truite en Amérique », mais peut-être encore plus rêveur et encore plus tendre, « Sucre de pastèque » propose de façon unique à une langue pourtant simple en apparence d’investir et de transmuter des lieux, des personnages, des façons d’être et des souvenirs. Usant aussi d’un pur plaisir de conteur qui résonne avec certaines pratiques de Jorn Riel ou même de Jacques Abeille, avec le génie de l’image impossible et pourtant si à propos d’un Jean-Marc Agrati, ou encore avec le charme doux-amer des enquêtes de Bobby Potemkine chez Manuela Draeger, Richard Brautigan maintient pourtant intact, ici, le constat de la dureté du monde, la douceur et la bienveillance s’interposant pour composer une rare chanson triste, une ode drôle et profonde à la mélancolie, refuge et combat tout à la fois.

Je me suis arrêté sur le pont sur le chemin de ma cabane. Il était agréable sous les pieds, d’être fait de toutes les choses que j’aime, des choses qui me vont bien. j’ai longuement regardé ma mère. Elle n’était plus qu’une ombre à présent, dessinée sur la nuit, mais elle avait naguère été une brave femme.
Je suis entré dans la cabane et j’ai allumé ma lanterne avec une allumette de quinze centimètres. L’huile de truite à la pastèque brûlait avec une jolie lumière. c’est une bonne huile.
On mélange du sucre de pastèque à du jus de truite et à des herbes spéciales et au bout d’un temps donné, ça donne cette bonne huile qu’on utilise pour éclairer notre monde.
J’avais grand sommeil mais je n’avais pas envie de dormir. Plus j’avais sommeil, moins j’avais envie de dormir. Je me suis allongé sur mon lit un long moment sans me déshabiller, et j’ai laissé la lanterne allumée pour regarder les ombres danser dans la pièce.
C’étaient des ombres plutôt chouettes pour un moment si menaçant, si proche, si oppressant. J’avais tellement sommeil à présent que mes yeux refusaient de se fermer. mes paupières ne voulaient pas se baisser. C’étaient des statues d’yeux.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Sucre de pastèque » (Richard Brautigan)

  1. Si je l’avais pas déjà lu et relu, je me laisserais bien tenter …

    Publié par carnetsdudessertdelune | 17 novembre 2016, 16:26

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « C’est tout ce que j’ai à déclarer  (Richard Brautigan) | «Charybde 27 : le Blog - 17 novembre 2016

  2. Pingback: Note de lecture : « Brautigan – Un rêveur à Babylone  (Keith Abbott) | «Charybde 27 : le Blog - 20 novembre 2016

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