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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « C’est tout ce que j’ai à déclarer » (Richard Brautigan)

La somptueuse intégrale bilingue de la poésie de Richard Brautigan. Un immense must.

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De son adolescence quasiment jusqu’à sa mort à quarante-neuf ans, Richard Brautigan a écrit de la poésie. Unique moyen solide d’être accepté par les chantres et les piliers de la beat generation lors de son arrivée à San Francisco en 1956, c’est néanmoins à travers deux recueils atypiques de prose, « La pêche à la truite en Amérique » et « Sucre de pastèque » qu’il percera et obtiendra une reconnaissance aussi massive que, à bien des égards, fragile, en 1967 et en 1968.

Longtemps, seules deux sélections de sa poésie ont existé en français, « Une tortue à son balcon » (1989) et « Tu es si belle qu’il se met à pleuvoir » (1990), auxquelles il fallait ajouter, atypiques, les écrits du « Journal japonais » et de « Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus ». Il faut donc saluer comme il se doit, avec joie, respect et terreur, la parution de cette intégrale bilingue au Castor Astral en novembre 2016, travaillée au corps et au cœur par trois traducteurs, Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues et Nicolas Richard, en une somptueuse édition enrichie d’une émouvante préface de Mathias Malzieu (dont on sait au moins depuis l’album « Western sous la neige » de Dionysos tout l’amour qu’il porte à Richard Brautigan), de deux introductions par sa fille Ianthe Brautigan et de son ex-femme Virginia Brautigan, et d’un avant-propos de Steven Moore, longtemps l’incroyable animateur de la précieuse Review of Contemporary Fiction.

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Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce
Il me plaît d’imaginer (et
le plus tôt sera le mieux !)
une prairie cybernétique
où mammifères et ordinateurs vivent ensemble dans une harmonie mutuellement programmée
comme de l’eau pure effleurant un ciel serein.
Il me plaît d’imaginer
(tout de suite s’il vous plaît !)
une forêt cybernétique
peuplée de pins et d’électronique où le cerf flâne en paix
au milieu des ordinateurs comme s’ils étaient des fleurs
à boutons rotatifs.
(Tous surveillés par des machines d’amour et de grâce, 1967)

Des tous premiers textes publiés en 1957 (« Le retour des rivières ») aux derniers parus en volume (le magnifique et trompeur « Journal japonais » de 1978), en y ajoutant plus de cent pages de poèmes isolés, parus en revues et inédits en français, ce sont au total 700 pages de fulgurance étagées sur environ trente années que nous offre aujourd’hui Le Castor Astral. On y côtoiera ainsi, dans de furieux méandres et d’incisives envolées, en une liste d’exemples qui est ici tout sauf limitative, des auto-stoppeurs de Galilée, Baudelaire entre hôtel américain et muscatel, des fleurburgers, des pendentifs chats siamois de 21 carats, Salvador Dali, les New York Yankees et les Detroit Tigers, plusieurs asiles de fous, des funérailles d’insecte, un portrait du ça en Billy the Kid, des joueurs de dames chinoises, une jeune promise pendant sa lune de miel, Hansel et Gretel, Harpo Marx, une grande roue, l’évasion d’une chouette et un charpentier pour le moins complice, Herman Melville et Moby Dick, le chapeau de Kafka, Hamlet et ses cormorans, plusieurs loups-garous, une frontière pieuvre, une scierie, un arbre piano, une marée de citrouilles, la maison en patates de Jules César, beaucoup de poivrots – fatalement, quelques courses de chevaux et quelques facteurs, les laitues d’un détective privé, une trousse fort complète de réparation du karma, San Francisco (très souvent, tout de même), un peu d’Hollywood et un peu de cafard, le général Custer et le Titanic, bras-dessus bras-dessous, le dirigeable Hindenburg, une douche cartographique, des cigares crabes, la catastrophe minière de Springhill, le Grateful Dead se faisant choper, et, peut-être le plus inattendu de tous… Rommel s’enfonçant profondément en Égypte.

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Rommel est mort.
Son armée a rejoint les légions des sables mouvants
de l’Histoire où la bataille est toujours
un écho métallique saluant une ombre rouillée.
Ses tanks ont disparu.
Comment va ton cul ?
(Rommel s’enfonce en Égypte, 1970)

Dans cette folle danse batailleuse et néanmoins bienveillante des mots et des phrases, la lectrice ou le lecteur réalisera sans aucun doute la puissance de cet imaginaire nourri de si peu en apparence, issu d’une vie longtemps misérable, brûlée en feu follet et tragiquement abrégée. C’est peut-être du côté d’un autre poète étonnant de ces années-là, espagnol, lui, que l’on trouvera l’écho le plus probant à l’inventivité et au sens intime du mythe contemporain de Richard Brautigan, avec le magnifique, également, « Ainsi fut fondée Carnaby Street » (1970) de Leopoldo María Panero.

Propulsé par des portails dont la seule honte
est l’ombre d’un zeppelin traversant un champ
de baignoires brûlantes,
je me demande : la vie ne peut quand même pas
se réduire à ça ?

On goûtera aussi avec ferveur la belle prise de risque que constitue toujours, en matière de poésie, une édition bilingue, et on pourra peser et soupeser les choix souvent ardus et d’une singulière justesse opérés par les trois traducteurs de ce monument, Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues et Nicolas Richard, comme on avait pu le faire, par exemple, splendeur éditoriale, avec les « Vingt sonnets à Marie Stuart » de Joseph Brodsky, grâce au travail conjoint, alors, d’André Markowicz et de David Marsac.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « C’est tout ce que j’ai à déclarer » (Richard Brautigan)

  1. Merci de souligner l’importance de ce must comme vous le dites. Une bible dont je guettais la sortie depuis de longues semaines et que je vais m’empresser d’aller chercher chez mon libraire. Brautigan au summum, en bilingue et avec des textes inédits en VF par dessus le marché, c’est Noël avant l’heure. Quand on sait en plus que Christian Bourgeois vient enfin de rééditer les 2ème et 3ème volumes de l’intégrale des romans de John Fante dont le 1er volume avait été réédité il y a 3 ans déjà, voilà un passage obligé chez tout libraire !

    Publié par Guilhen de Saint Chinian | 17 novembre 2016, 21:09
  2. Très surpris par votre appréciation de la traduction… Elle est vraiment problématique, erreurs et contresens. Quand ce ne sont pas les textes originaux eux-même qui sont erronés… L’éditeur contacté en convient, est intéressé lorsque je lui communique les pages incriminées, mais ne communique pas sur le sujet… Ennuyeux !

    Publié par FrédéricC | 6 janvier 2017, 12:18
    • La traduction en poésie ne me semble pas seulement affaire de contresens éventuels, mais aussi d’un rythme, d’une musique, peut-être… Après, le fait qu’il y ait de multiples couches « historiques » de traduction par des traducteurs différents a pu compliquer la tâche, en effet… Mais sans avoir fait de comparaison exhaustive aux textes américains (je ne les ai pas tous), rien ne m’a choqué, loin s’en faut, dans les échantillons que j’ai rapprochés…

      Publié par charybde2 | 6 janvier 2017, 12:20
      • Confondre une grenouille avec le brouillard… Qu’il s’agisse de poésie ou non est problématique, surtout lorsqu’il s’agit d’un des poèmes « historiques » de Brautigan. Parler de voitures, lorsque le poème s’appelle Bus et parle… de bus (et des lignes, des horaires, qui ne peut donc s’appliquer aux voitures… ), ce n’est pas un problème de couches de traductions, de rythme (enfin si justement celui des bus, qui n’est pas celui des voitures qui n’ont pas d’horaire de fin de service !) ou de musique… Pour une anthologie, on part du texte de l’auteur pas des traductions existantes, enfin j’ose le croire. Encore faut-il posséder une version exacte du texte de l’auteur. C’est le problème que je relevais au-delà des seul soucis de traduction.

        Publié par FrédéricC | 6 janvier 2017, 12:32

Rétroliens/Pings

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