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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Accidents » (Olivier Bordaçarre)

Beaucoup d’amour, de tendresse, de résilience – et un doppelgänger – pour ce beau roman de politique du quotidien.

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Publié en octobre 2016 aux éditions Phébus, le cinquième roman d’Olivier Bordaçarre joue avec une extrême habileté entre l’horreur de l’accident passé et de la beauté défigurée, d’une part, le quotidien apparemment fort paisible de la famille parisienne d’une psychothérapeute et d’un charmant homme au foyer, avec leur frère et beau-frère artiste peintre hanté de doutes, d’autre part.

La lectrice et le lecteur fidèles savaient, au moins depuis la magnifique et tonitruante entrée en matière de « La France tranquille » (2011), à quel point Olivier Bordaçarre, servi par son redoutable savoir-faire de dramaturge et de metteur en scène de théâtre, excelle à saisir la violence des rapports humains et à en offrir une quintessence hallucinée. S’attaquant ici, dès les premières phrases, à la violence entre le corps vivant et l’objet inanimé, il nous offre une singulière poésie du choc, de l’écrasement et de l’embrasement, laissant retentir des échos du côté du Claro de « Crash-test » et de « Comment rester immobile quand on est en feu ? »  brutalement télescopé contre les murs du « Crash » de J.G. Ballard.

Une odeur de gomme cramée atteint les narines de la jeune femme.
Les roues bloquées par la tenaille des freins, les pneus ont explosé sur le bitume. À l’instant du choc, vitres et pare-brise ont été pulvérisés, moteur déboulonné, phares exorbités. La Clio rouge, toupie de papier froissé, a valsé jusqu’au centre du carrefour quand l’autre voiture terminait sa course, encastrée dans la devanture rose et or d’un institut de beauté. Un long silence de sidération a fondu sur les passants, sur les chiens à l’arrêt au bout des laisses tendues, et sur les choses elles-mêmes, les façades aux crépis de poussière, les fenêtres écarquillées, les panneaux de signalisation, les feuilles mortes.
L’huile bouillante dégouline du carter et se mélange à l’essence qui coule du réservoir éventré. Une fumée saturée d’une menace lente s’échappe des plis de la carrosserie, mais pénètre aussi dans l’habitacle par le châssis fendu et le tableau de bord, avant de s’évacuer par les ouvertures et de se désagréger.
Pour la passagère du tas de ferraille et de carbone immobilisé sur l’intersection, le temps est une notion momentanément étrangère. Elle n’entend plus rien et garde les yeux clos sans en avoir conscience. Son cœur hoquette sous ses côtes. Sa respiration est si frêle qu’elle n’entraîne aucun mouvement de poitrine. Elle fournit l’effort de soulever à demi ses paupières. Proches ou lointaines, les images floues se confondent. Torsions de tôle à portée de main, feux rouges et groupes d’humains, platanes nus sur l’horizon citadin. Elle ne distingue pas les marionnettes grises qui gesticulent aux fenêtres des immeubles quand d’autres se contentent de rester bouche ouverte dans un vague encadrement de rideaux.
Le mot accident clignote dans sa tête.

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On sait aussi, depuis « Géométrie variable » (2006) et « Régime sec » (2008), qu’Olivier Bordaçarre peut explorer en profondeur les replis des corps, des chairs et des âmes, pour en exhumer les complicités et les dissensions, pour traquer, au service de sa narration, ce qui s’y cache de plus secret, de plus intime dans l’apparemment spectaculaire. Son portrait d’une rescapée, d’une incertaine reconstruite qui se glisse peu à peu dans les interstices du récit principal, va nettement plus loin dans cette direction à la fois si belle et si effrayante. On songera sans doute aussi à la poésie fantastique du Scott Baker de « La danse du feu » (1985) et au troublant et complexe personnage de Rafti, une autre miraculée meurtrie par le feu dans la chair de son visage.

Dans le miroir du cabinet de toilette, après des semaines d’attente, la jeune femme découvre la moitié droite de son visage rendue à la lumière. Tout a été rongé par le feu. Son cœur s’emballe. Elle s’agrippe des deux mains au lavabo. Le rythme de sa respiration s’accélère. Elle tremble devant le résultat des multiples interventions chirurgicales.
Sa bouche a été refaçonnée dans le prolongement des lignes saines, mais ne recouvrera jamais ses courbes d’antan. Ses lèvres arrondies à la commissure sont boursouflées, tendues, à se fendre, et portent les stigmates des brûlures tirant vers le pourpre. La greffe de peau sur la joue a recouvert les chairs calcinées et ressemble à la carapace d’un crabe en pleine mue, humide et molle, gorgée d’une humeur blanchâtre. L’arête du nez décrit une frontière rectiligne entre la dévastation et ce qui demeure vivant. La paupière ne recouvre pas totalement l’œil figé, vitreux, sans vie ni vision, double presque parfait de l’autre mais immobile, sans larme, serti dans l’orbite.

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Alberto Giacometti, Grande tête mince, 1954 (® Fondation Giacometti / Jean-Pierre Lagiewski)

Comme le poème et la cicatrice du narrateur de Gilles Marchand, dans « Une bouche sans personne », également paru il y a quelques semaines, ces « Accidents » (dont il appartient à chaque lectrice ou lecteur de dresser le contour exact) offrent aussi l’occasion d’un tri décisif dans le quotidien, d’improviser tamis et conduites forcées pour discerner l’essentiel, l’accessoire et l’inclassable, pour forcer le réel dans ses retraites, pour imaginer d’autres possibles face à la dévastation qui rôde ou qui est déjà là.

Les monstres ont leur repaire. Ils s’y cachent. Terriers, caves, taudis, cartons, mouroirs en tous genres. Ils vivent et meurent dans leur trou. Ils occupent la place que la norme leur octroie : souterraine, froide, isolée. Longtemps, elle s’est crue perdue.
Son père lui répétait, très calmement : « Tu n’es pas un monstre. Tu portes sur toi les cicatrices d’un drame. C’est un fait. Tu ne peux pas t’y soustraire. Cela ne fait pourtant pas de toi un monstre. Tu es toi-même. Ne te sens pas réduite à ce qui te pèse. C’est un voile, oui, et tu peux lui reprocher d’être opaque et sans pitié, mais ton identité reste entière, avec ce qui la constitue essentiellement. Tu peux souffrir de ne pas te reconnaître dans ton miroir et d’en pleurer, mais ne néglige pas toutes tes capacités à être différente à chaque instant. C’est du sérieux, ça, tu sais ? Tu te crois seule, ma fille, à ne pas toujours sourire ? Viens, viens avec moi dans la rue, tu verras. Les autres, ils ne sont pas moins tristes. Chacun porte le drame de sa vie et, souvent, le dissimule d’un masque. C’est pourquoi certaines rencontres sont des malentendus, et ce qui les fait tenir, c’est la curiosité. Crois-tu que les amours ne se déterminent qu’en fonction des normes en vigueur ? Je sais que tu penses ça, mais le pire a déjà eu lieu, ma chérie. Notre ennemi, c’est la haine que tu as de toi-même. On va s’en occuper, pas vrai ? »

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C’est peut-être surtout dans une extrapolation de la subtile mécanique déjà abordée dans « Dernier désir » (2014) qu’Olivier Bordaçarre donne toute leur puissance à ces « Accidents ». N’utilisant plus ici comme cheville ouvrière la mythologie du vampire mais celle du double – voire celle du doppelgänger -, il met en jeu avec une extrême habileté et une poésie indéniable (nichée parfois dans les détails d’un fonctionnement familial ou dans de brèves descriptions d’itinéraires pédestres, presque en forme de déclaration d’amour toute simple à un quartier parisien, celui qui s’étend autour du complexe des Arts et Métiers) une famille légèrement étendue, ancrée dans une relation vitale, instinctive ou individuelle, à l’art, saisi comme une évidence quotidienne et pourtant jamais vraiment donnée. Davantage encore que dans « Dernier désir », davantage encore que lorsqu’il y instrumentalisait jouissivement et sournoisement son Vlad, il insuffle ici une subtile réflexion politique, explorant les pièges des relations sulfureuses entre l’art et la mode, cherchant avec ferveur les contours du mal que nous font en permanence, insidieusement, l’obsession de consommation, qui n’avance pas toujours à visage découvert et facilement critiquable, et l’omniprésence de la superficialité frivole et du paraître, si souvent déguisés en autre chose.

L’équipe des décorateurs à laquelle Sergi avait été intégré sur décision de Rebecca André avait en charge la reconstitution en studio d’une chambre royale du château de Versailles pour la publicité d’un parfum de luxe. Aux ordres d’Oscar, le chef déco, Sergi devait peindre du faux marbre autour d’une cheminée factice, assurer la dorure du cadre d’un grand miroir, lustrer un carrelage en damier noir et blanc, patiner des encadrements de portes, des plinthes et des poutres en polystyrène, appliquer une couche de vernis brillant sur les décorations grossières de plusieurs vases chinois. Consciencieux, et oubliant le toc généralisé du système publicitaire, il ne comptait pas ses heures et restait d’une humeur égale. Oscar le félicita pour son sérieux et son efficacité.

En puisant généreusement dans les matériaux d’amour, d’amitié et de tendresse qu’il maîtrise avec subtilité, en y incorporant finement émotion et résilience, Olivier Bordaçarre nous offre un magnifique roman de politique du quotidien et de l’intime.

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